Au-delà du dernier tabou
Comme dans toute mode, l’art moderne et les avant-gardistes se sont enfermés dans les carcans qu’ils sont censés briser en s’interdisant certaines techniques dont l’une des plus merveilleuses : l’aquarelle. Chose étonnante s’il en est car depuis la moitié du XXe siècle les limites furent abolies, tant sur le plan de l’esthétique que dans le domaine pratique. Et c’est faire injure à l’histoire de l’art que de bannir l’aquarelle car elle fut l’artisan de la révolution artistique qui embrasa la première moitié du siècle dernier. Modigliani, Hartung (qui n’exposa que des décennies plus tard ses aquarelles de 1922) puis Klee, et plus près de nous Zaou Wou-Ki, nous ont démontré l’extraordinaire potentiel de cette forme d’expression... Faire de l’aquarelle est donc - aussi - une manière de refuser la norme, d’autant que Gottfried Salzmann emprunte la technique d’Oskar Kokoschka. Mais il s’en éloigne très vite pour créer sa propre signature, cette peinture humide sur humide si unique en son genre. Maîtrise de la matière qui le rapproche alors de William Turner ou de Graz mais qui le différencie de ses illustres pairs en abordant une composition et une palette de couleurs que lui seul parvient à interpréter de la sorte.
Salzmann possède le don de donner vie à une page blanche en l’éclaboussant d’eau et de couleurs dans un hasard savamment ponctué d’une délicatesse infinie. Tel l’équilibriste japonais qui calligraphie sa peinture, Gottfried Salzmann joue du pigment pour donner sa pleine expression, simple mais émouvante, à un support qui n’est pas une fin en soi mais l’invitation au rêve.
Une fois votre attention capturée par le prisme d’une œuvre de Salzmann vous êtes littéralement en état d’apesanteur. Vous pénétrez un monde en suspension, vous vous déplacez dans ces villes illuminées ou dans ces champs multicolores comme si vous aviez vaincu les lois de la gravité. Plonger dans une toile de Salzmann est comme entendre une symphonie à l’opéra, la poésie de sa peinture vous dilate l’œil en vous permettant de voyager dans le tableau comme l’ange de Wim Wenders survolant Berlin... Voici donc une peinture qui se fond dans l’interaction des éléments, portée par un coup de main qui joue avec les ambiguïtés et les incertitudes pour offrir une émotion unique ponctuée par quelques accents ludiques qui sollicitent chez le spectateur l’intelligence combinatoire. Sans chercher absolument à reconnaître un repère familier, ce dernier se laissera porter vers la pureté des formes disposées dans un champ coloré non délimité. C’est ici que naît ce charme si singulier d’une œuvre de Salzmann, cet enchantement étrange, cette poésie d’au-delà du romantisme portés par des paysages qui ne sont ni exacts ni propres mais que l’œil, attiré par d’infimes allusions, associe à des réminiscences concrètes pour tenter de donner un sens à sa vision. Mais c’est oublier la tendance naturelle de la peinture à l’eau à se répandre en parsemant la planimétrie claire de toutes sortes de tons, de taches, de mélanges impossibles créant alors les motifs informels en forme de stries ou de gouttes si émouvants...
Soyons donc modeste et avouons notre désarroi face à une œuvre de Salzmann. Dès le premier dessin au fusain des années 1960 que nous observons nous sommes saisis par la leçon de délicatesse, par cette ligne qui aspire le regard et l’emprisonne dans son émoi.
Puis viendra la première aquarelle et la décharge émotionnelle des bleu de Prusse, bleu outremer, bleu céruléum qui brouillent les sens et offrent le plaisir pur, vif, essentiel à qui veut se perdre dans la contemplation d’un tableau... Bien au-delà des métaphores et des utopies cette peinture est une promesse. Elle est un pas vers la lucidité, l’une des raisons d’être de la peinture, mais aussi une envie fugitive et incertaine, un reflet immédiat d’une émotion, d’un regard qui se perd, d’une ombre qui s’efface comme le souffle dernier d’un songe impossible que l’on jurerait avoir saisi, senti, touché peut-être...
Trois étapes essentielles structurent cette monographie exceptionnelle, trois périodes (paysages, reflets, villes) qui se superposent et se parlent en égayant l’œuvre magistrale de Salzmann : des premiers dessins aux dernières peintures des villes de Tokyo, Hong Kong ou New York qui mêlent aquarelle et acrylique, peinture sur verre ou sur photo, le visiteur se perdra car il n’aura plus le choix. Il obéira à la peinture qui le somme de voir, car sans elle il n’aurait rien vu de cette ville hérissée tel un mirage, si loin de ses origines, ni de ces paysages modulés par les mariages de couleurs. Fracassée par la sensibilité des traits, l’image originelle est saisie par la maestria de Salzmann qui, avec la mise en place de ponctuations infimes (acide, vernis) signe dans une combinaison magique une aquarelle particulièrement attractive.
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