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Entretiens
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Lire ici la première partie de cet entretien

II - Pour ne pas quitter la parole et pour ne surtout pas conclure

Je voudrais maintenant quitter le seul terrain de ton recueil pour aborder de plus vastes questions touchant au langage, sujet sur lequel tu disais des choses passionnantes lors de ton entretien avec Stig et que tu développes dans ton essai Mode d’emploi de la parole magique paru en novembre dernier. Pourrais-tu, dans un premier temps, présenter cet ouvrage ?
Pierre Bonnasse :
Il m’est assez difficile de le présenter de manière succincte : c’est un livre assez volumineux et dense de surcroît, dans lequel je traite des thèmes aussi divers que la parole poétique, la parole symbolique, la parole mythique... autant de langages qui dépassent le langage ordinaire parce qu’ils permettent de transmettre des "vérités" que ce dernier est inapte à véhiculer. Je tiens toutefois à préciser que, dans le titre, "magique" n’est pas à entendre dans son acception surnaturelle : je pense que tout ce qu’on peut qualifier de "magique" relève de procédés techniques convoqués pour obtenir un effet voulu au préalable. La "magie", pour moi, provient du travail accompli au moyen de ces techniques.
Le déclic créatif qui m’a conduit à écrire ce livre est la lecture de La Grande beuverie, de René Daumal. Il part du constat - inspiré par la Tradition ésotérique qui est la "voie intérieure" - que les gens sont perdus, en totale confusion et que plus personne ne se comprend, bien que l’on emploie des mots identiques. Il écrit dans l’avant-propos de cette Grande beuverie :
Un langage clair suppose trois conditions : un parleur sachant ce qu’il veut dire, un auditeur à l’état de veille, et une langue qui leur soit commune (...) Il faut encore (...) entre les interlocuteurs une expérience commune de la chose dont il est parlé. Cette expérience commune est la réserve d’or qui confère une valeur d’échange à cette monnaie que sont les mots (...)
"Un langage commun" qui sous-entend "une expérience commune de la chose dont il est parlé". Voilà un premier constat d’importance en ce qui concerne la communication... Ensuite, c’est le pouvoir de la parole qui m’a intéressé. Je me suis demandé dans quelle mesure la parole a le pouvoir de transformer, d’éveiller et, à partir de là, ce que recouvre le concept de "parole creuse", cette parole qui tourne en rond, cette parole "ourobourée", qui ne fait qu’ajouter du sommeil à du sommeil. "Parole creuse" étant entendu par opposition à la "parole pleine" (bien qu’en réalité la parole pleine comporte probablement toujours quelques "trous"), celle qui est au service de la connaissance et de sa transmission.

On pourrait rapprocher cette idée ou plutôt cette réalité d’un autre texte de Daumal, à mon sens l’un des plus grands textes jamais écrits sur la poésie : "Poésie noire poésie blanche". Ceci dit et comme le souligne d’ailleurs Daumal, il ne saurait y avoir de poésie toute blanche ou toute noire... Elle est bien souvent mêlée... La vision purement manichéenne et dualiste est je pense une vision voilée, troublée, fausse. Daumal nous dit, en fait, que l’essentiel est de prendre conscience de la réalité, de voir les choses comme elles sont vraiment, de faire des choix pour ensuite tout mettre en œuvre afin de réaliser son dessein. Il ne dit pas "Untel est comme ci et Untel est comme ça". Il montre deux grandes tendances qui sont présentes en chacun de nous. Après les avoir réellement vues, on peut décider consciemment de tendre vers l’une ou vers l’autre. Mais ce n’est jamais si simple, c’est pourquoi l’humilité est si importante. Socrate l’avait bien compris.

Pour revenir sur la présentation du livre, je dirais simplement qu’il est au-delà de toute parole et de tout langage dans la mesure où, avant de s’intéresser à la parole, il convient de s’interroger sur celui qui parle, de la même façon qu’il est certainement plus important de chercher à connaître celui qui cherche si l’on veut justement comprendre la nature et la fonction de ce qui est cherché... C’est une question de bon sens, même si cela n’est pas de prime abord évident. Et l’apparence "affirmative" ou "démonstrative" de l’ouvrage n’a pour but que d’interroger... L’écrire m’a en tout cas aidé à préciser certaines questions, même si je dois ici honnêtement avouer, avec le recul, que c’est très probablement en comprenant certaines choses (ou en croyant à un certain moment les avoir comprises) que je me suis aperçu qu’en réalité je ne comprenais rien... D’où ma soif toujours nouvelle de comprendre ce que je ne comprends pas. Vous comprenez ? (rires...)

À la seule vue du titre j’ai tout de suite pensé au langage religieux, aux prières, hymnes, oraisons, invocations et autres incantations. Or si on reste sur cette description de la communication donnée par Daumal, où se situe "l’expérience commune" entre les orants et la "transcendance" interpellée, quel que soit le nom qu’on lui donne ? Dans quelle mesure peut-il y avoir un langage destiné à Dieu - et recevable par "Lui" ?
Ce serait bien prétentieux de répondre à ça !! Je crois personnellement que tout est question de "conscience" - que celle-ci peut toujours faire figure de force conciliatrice entre deux autres réalités. Montaigne écrivait :
Il m’a tousjours semblé qu’à un homme Chrestien cette sorte de parler est pleine d’indiscretion et d’irreverance : Dieu ne peut mourir, Dieu ne se peut desdire, Dieu ne peut faire cecy ou cela. Je ne trouve pas bon d’enfermer ainsi la puissance divine soubs les loix de nostre parolle. Et l’apparance qui s’offre à nous en ces propositions, il la faudroit representer plus reveramment et plus religieusement.
Ces propos invitent à l’humilité - j’en profite ici pour témoigner toute mon éternelle gratitude à l’homme remarquable qui m’en fit part pour me faire toucher du doigt une réalité que je n’avais su voir et qui pourtant fait partie de moi... Mais ceci est un autre sujet. Daumal nous dit que le silence est le père de toute parole. Je pense que l’un des paroxysmes de la parole peut justement être atteint du côté de cette essence silencieuse qui gît en son sein. Et peut-être est-ce là l’origine, la source - une parole primordiale en lien avec quelque entité supérieure...

La "parole magique" appelle l’aspect sinon religieux, du moins transcendantal. Et l’on pense tout de suite à la prière, une forme de parole que j’évoque dans le livre en essayant de montrer - avec l’aide d’autres - combien ce mot de "prière" et la conception que l’on en a peuvent être galvaudés. Les gens qui prient adressent généralement des demandes - or comme le disait un certain Monsieur, on ne peut pas demander à Dieu que 2 et 2 ne fassent pas 4. Reste que la prière est une parole de pouvoir... mais à discuter ainsi à bâtons rompus, on s’aventure sur un terrain délicat qui peut vite devenir glissant - et je préfère renvoyer ceux que la question de la prière intéresse à Mode d’emploi de la parole magique... le propos y est beaucoup plus précis, plus ciselé, bien qu’il demande à être plus approfondi, bien que je croie fondamentalement que cet approfondissement ne relève plus de l’écriture ou d’une quelconque approche intellectuelle mais d’un acte personnel et silencieux. Je dirais même : intime. C’est pourquoi je préfère en réalité renvoyer ceux qui se posent la question à eux-mêmes plutôt qu’à un livre. Ne sommes-nous pas, en fin de compte, le seul livre duquel nous pouvons tout apprendre et tout comprendre ? Si nous devons certes interroger la vie, nous devrions peut-être aussi lui faire plus souvent confiance... et la vivre, librement, en conscience, avec la Foi, l’Espérance et l’Amour qui s’imposent, en veillant à ne pas les transformer en crédulité, en procrastination, en égoïsme, en haine, ou en tout autres propriétés de ce genre que nous connaissons malheureusement tous...

Dans l’entretien que tu as eu avec Stig (1ère partie), tu réponds "On se trompe de cible" à ceux qui jugent les mots "(...) impuissants à dire, (...) menteurs, inaptes à transmettre l’ordre des choses". Selon toi, les lacunes sont du côté du locuteur et non du côté des mots. Or tu recours souvent à la création lexicale - n’est-ce pas parce que tu estimes lacunaire la masse de mots que le français actuel met à ta disposition ?
Justement : cette création de mots nouveaux ne peut que témoigner dans certains cas de mon impuissance, bien que la création verbale relève aussi d’un certain plaisir. Mais l’essentiel finalement, ne réside peut-être pas dans le fait de savoir si tel ou tel mot est un néologisme ou pas qui chercherait à combler un manque, mais dans l’épaisseur concrète qu’on lui attribue, dans le goût que l’on peut avoir d’un mot qui possède un contenu non seulement réel mais aussi possible, de l’expérience, encore, que nous avons de son signifié. C’est un grand débat dans la littérature que le problème de l’impuissance du langage, l’impuissance à dire... et l’on est, ici, au cœur de la problématique principale de Mode d’emploi de la parole magique. La réelle capacité des mots, du langage à transmettre - une idée, une émotion, une sensation... etc. - dépend semble-t-il du niveau de conscience de celui qui parle et de celui qui reçoit. Les mots sont ce qu’ils sont, et leur pouvoir dépend de l’utilisation qu’on en fait. Je pense que la parole poétique est plus apte à dire mais, d’une façon générale, c’est la parole, sans distinction de registre, qui porte le monde, qui relie les êtres entre eux. Et forcément, tout en découle. Si ici et maintenant j’ai du mal à dire clairement, les mots n’y peuvent rien : je suis le seul coupable.



Il y a 18428 signes dans cet article.
Isabelle Roche, le 5 novembre 2006 - article2682.html
Propos recueillis le 20 juin 2006 aux Arènes de Lutèce.
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