Noir, très noir ou presque
Lire un polar est le crime secret du lecteur. L’auteur connaît les ravages bienheureux qu’il procure, artificier qui devine (en partie) et enflamme les couches souterraines de nos déviations. Pris par ses délicates manipulations, il veut ignorer que nous n’y voyons que du feu. Nous nous y brûlons allégrement : c’est d’ailleurs le propre du romancier de préparer sa bombe en se délectant des dommages voluptueux qu’elle propage.
La préoccupation première de l’auteur de fiction, c’est de précipiter ses fusées éclairantes dans le bon ordre, du sombre au lumineux, de l’inextricable à la révélation. Et gare aux pétards mouillés. Chantal Pelletier et Pierre Lemaître sont des spécialistes. Ils assument en nous le cataclysme avec des airs de monstres innocents. D’autant plus qu’ils développent une véritable écriture, ne se contentant pas d’agencer les rouages de l’intrigue. Les mots se précipitent avec un art consommé du suspense. Tous les "vrais" romanciers sont hantés par le roman noir. Un exutoire ? Une jouissance ? Une vengeance peut-être ! Ils savent beaucoup de choses de cette alchimie intime ? De ces abîmes noirs qu’ils illuminent pour nous.
Nous connaissions l’écrivain remarquable qu’est Chantal Pelletier, dans des domaines apparemment différents. Noir caméra ! nous enchante. Nous découvrons Pierre Lemaître. Son Travail soigné est plus que soigné : décapant, terrible, méticuleusement maîtrisé. Balzac se serait régalé, lui qui poursuivait de son regard sans égards les dessous nauséabonds d’une société pervertie. (Pierre Lemaître tient de Balzac : cette fringale des phrases qui scrutent tous les recoins de l’âme.)
À vrai dire le recueil de nouvelles de Chantal Pelletier : Noir Camera ! ne peut être limité - en dépit de son titre - à la catégorie polar. C’est de la littérature (comme pour Pierre Lemaître) au plus avantageux sens du terme.
Pour Pelletier c’est le regard qui est noir, la vision lucide qu’elle dépose sur le monde actuel avec une douceur corrosive. 
Même si nous, lecteurs, plus caustiques, pensons qu’elle est bien indulgente dans la conclusion semi-optimiste de sa dernière nouvelle : "Des lettres et des chiffres" (entendez les rapports obscènes et obsédants entre la littérature et le fric ). Elle réveille en nous des souvenirs saumâtres. C’est la petite histoire sordide des artisans de l’écriture qui, bon an, mal an, glissons (j’en suis !), quelque peu tremblants, notre bouquin sur les étals de libraires compréhensifs, écrasé par les deux ou trois faussement monstrueuses productions orchestrées par les grandes (sic) maisons d’édition pour la rentrée littéraire. Que devient ce smicard de l’édition qui ne sera jamais "potterrisé" ? Chantal Pelletier nous en décrit la mélancolique patience dans "Des chiffres et des lettres", mais tente une fin rassurante (la mienne aurait creusé le fossé !) à la banale aventure de cet oublié des Salons du Livre qui ne font la joie que des dames - bénévoles - organisatrices guillerettes des attractions culturelles des villes de province. Et pourtant ! quelle acuité dans la description de ces journées désespérantes...
J’ai trouvé parfait l’excellent exercice stylistique d’une étonnante nouvelle : "La grosse". Révélatrice du dédoublement des paumés qui se consolent dans le rêve des atrocités du réel. L’héroïne s’appelle aussi bien Claire que Lisa tout au long d’une interminable journée où le but est de grappiller (victorieusement) quelques restes à bouffer... Oui, là se reconnaît l’auteur de fiction qui peut (ramassant tout au fond d’elle-même ses propres angoisses) inventer une histoire si près de la réalité. Et les transitions difficiles entre les deux protagonistes enfermés dans une même identité originelle (une façon de survivre) sont admirables de sûreté psychologique.
Chantal Pelletier s’intéresse au monde d’aujourd’hui. "La Cuirasse" est un joyau de cruauté accessible (je veux dire courante... si l’on ne prend pas la poudre d’escampette...). Pauvre petit acteur que ce Joe livré aux roueries méchantes d’un vieil acteur à bout de souffle.
Oui, quel regard ! Rien n’est épargné :
Les vieux sont hermaphrodites, le temps agit sur eux comme les intégristes sur les statues qu’ils émasculent.
Et pourtant, ces brefs récits jalonnent la vie sans totalement nous dégoûter d’elle : ils sont immergés dans une belle endurance à désirer du bonheur, à se sauver, à surseoir à la saloperie ambiante. Le rose se glisse furtif dans le noir. De la belle ouvrage !
Il y a 9202 signes dans cet article.