Colette Lambrichs ou l’art cruel de la nouvelle
Á l’instar de son oncle, Georges1, l’écrivain belge Colette Lambrichs2 a toujours témoigné d’un goût indéfectible pour la brièveté et la concision, consacrant à la nouvelle l’essentiel d’une œuvre soigneusement mûrie. En témoignent quatre recueils parus en l’espace de plus de vingt-cinq ans, dont le dernier en date, Logiques de l’ombre, compte dix-sept récits très courts, la plupart ne dépassant pas quatre à cinq pages. Et quand, en 2002, cette Parisienne d’adoption3 publie son premier roman, La Guerre, il s’agit là encore d’une œuvre brève, qui n’excède guère la centaine de pages.
Pour Colette Lambrichs, qui use d’un style sobre, élégant et d’une grande précision, loin des préciosités d’écriture de son oncle, le récit court, et plus particulièrement la nouvelle, constitue le genre idéal pour conter une histoire de la manière la plus efficace, la plus dynamique possible. Á travers sa pratique fréquente de la fiction ultra-brève, on devine chez l’écrivain belge le dessein de susciter chez son lecteur l’inconfort, voire le malaise. Confronté à ce type de texte qui parfois se réduit à quelques paragraphes, celui qui lit doit en effet accepter de pénétrer dans une histoire dont il ne saura in fine presque rien en matière de décors, de personnages et même de péripéties, où tout ce qui sera de l’ordre de l’allusif, de l’inexprimé, se révèlera tout aussi important, sinon plus, que ce qui sera dit explicitement dans le récit. Dans son quatrième livre de nouvelles, comme dans les précédents, Colette Lambrichs s’attache à deux principaux registres - l’humour, qu’il soit noir ou rose, et l’insolite, c’est-à-dire une forme contemporaine de fantastique d’où le surnaturel, avec son attirail de vampires et autres revenants, serait exclu4 - qui ont souvent séduit, surtout dans la seconde moitié du XXe siècle, les nouvellistes spécialisés dans le récit très court. On pense notamment à cet autre écrivain belge, Jacques Sternberg, chantre du "conte glacé"5 et ultra-bref, qui concentre parfois ses histoires en quelques phrases. Comme ce dernier, Colette Lambrichs met volontiers en scène, sur le mode grinçant, parfois cynique, un quotidien absurde et inquiétant, dont la banalité même dissimule des pièges redoutables.  Il en va ainsi dans "Tour Eiffel"6 , le récit qui ouvre Tableaux noirs, le premier recueil de la nouvelliste. On y voit l’équipage d’un avion à destination de Los Angeles annoncer à ses passagers l’arrivée imminente à l’aéroport de la ville est-américaine déjà en vue. Mais quelques instants plus tard, l’engin s’écrase... sur la Tour Eiffel, sans qu’aucune explication soit donnée à ce phénomène singulier. On pense également à cette autre nouvelle, où un journaliste en route pour un "reportage"7, découvre que son pays, à l’insu de tous, est le lieu d’une guerre meurtrière et secrète. Une guerre contre la réalité8, dont le but est d’installer une confusion mentale si profonde que la mort signifiera enfin : luxe, calme, volupté9.
Histoires de fous et de peinture
La confusion mentale, la folie sont bien souvent le lot commun des personnages de la nouvelliste, essentiellement des hommes, confrontés à une réalité qu’ils ne parviennent pas toujours à distinguer du monde des rêves. Á l’instar du héros-narrateur de "Pointe sèche", nouvelle extraite d’Histoires de la peinture10, toutes les créatures de Colette Lambrichs s’interrogent constamment sur la réalité de leurs perceptions, tentant parfois de se rassurer en se disant : C’était peut-être un songe [...], un drôle de songe11. Hélas, dans l’univers en trompe-l’œil de la nouvelliste12, qui pourrait jurer qu’il n’est pas en fait le produit de l’imagination fantasque et cruelle d’un autre personnage ? C’est ce que démontre ce récit particulièrement retors, dans lequel Colette Lambrichs adopte une narration éclatée, discontinue, qui mime l’absurdité du rêve - ou plutôt celle du cauchemar. Ce n’est sans doute pas un hasard si la nouvelliste, illusionniste hors pair et, ainsi que le suggère le titre de son troisième recueil, experte en "doux leurres", a construit une partie importante de son œuvre autour du thème de l’Art et plus particulièrement de la peinture. Rien plus qu’un tableau n’est à même de révéler aux personnages de la nouvelliste des failles intimes qui sous-tendent leur illusoire rapport au réel. Confrontés à l’œuvre d’art, les êtres fragiles issus de la plume de notre écrivain n’ont plus qu’à plonger dans le rêve ou la démence.
On pense ainsi à l’héroïne-narratrice de "La Fin du voyage"13 qui, sous l’influence d’une reproduction d’un tableau du symboliste belge Léon Spilliaert14, prend obscurément conscience de la profonde culpabilité qu’elle ressent de ne pas avoir accompagné son père dans la mort à l’issue d’une longue maladie. Par l’entremise de l’œuvre picturale et du sommeil, elle va être amenée à assister, prisonnière d’une logique absurde15 et angoissante - celle de l’expérience onirique - aux derniers instants de son géniteur. On renverra de même, dans "Trompe-l’œil", à ce gardien de musée obsédé par une toile représentant un cerf à l’agonie dans une scène de chasse à courre. Rien d’exceptionnel dans cette œuvre, si ce n’est les yeux de l’animal qui, de quelque endroit que le spectateur contemple le tableau, semblent vivre : Fixez l’œil du cerf. Voyez ! Voyez ! Il nous regarde16. Partagé entre la fascination et l’inquiétude que suscite en lui cette toile, le pauvre homme finira par sombrer dans la folie... Dans ce rapport dangereux à l’œuvre d’art, les victimes les plus fréquentes sont bien sûr les artistes eux-mêmes, condamnés souvent à un sort bien peu enviable. Il en est ainsi dans "Le Métier"17, où l’on suit l’histoire singulière de ce coiffeur renommé qu’un galeriste convainc un jour de se lancer dans la peinture. Délaissant ses ciseaux pour les pinceaux, celui qu’on nomme Parpou n’en abandonne pas pour autant sa passion des cheveux, s’adonnant exclusivement aux portraits féminins, prétexte pour l’ancien coiffeur de créer des coiffures fantastiques. Le peintre connaît alors le succès et ses plaisirs, mais il n’en profitera guère, bientôt frappé par un mal mystérieux, comme vampirisé par son art... On renverra de même à une nouvelle telle que "Le Portrait"18, où le peintre Fernando Morente n’a produit pour toute œuvre qu’une seule toile représentant avec beaucoup de réalisme un cercueil béant, à l’intérieur duquel [gît] un corps qui ressembl[e] furieusement à celui de [l’artiste]19. Véritable work in progress, ce tableau morbide est régulièrement retouché pour reproduire le plus fidèlement possible l’apparence de Morente : au fur et à mesure que je vieillis, je modifie le corps et le visage, avoue-t-il au narrateur20. Cette parfaite adéquation entre le réel et son œuvre, l’artiste ne l’atteindra finalement que dans des circonstances bien cruelles...
Les logiques de l’ombre Chez Colette Lambrichs, il n’y a pas, hélas, que la peinture à pouvoir réveiller les pulsions morbides de ses personnages si mal ancrés dans le réel ; bien souvent en effet, il suffit d’un rien pour que ces êtres basculent dans leurs délires obsessionnels, jusqu’à verser dans la mort - ou le crime. Soumis à quelques logiques obscures qui s’apparentent parfois au hasard objectif cher aux surréalistes, les "héros" de la nouvelliste accèdent à leur vérité profonde par le biais de circonstances d’une grande banalité. On songe ainsi au héros de "Nom commun"21 qui, un jour qu’il est installé dans une rame de métro parisien, laisse son esprit vagabonder à la recherche d’une logique qui sous-ten[de] les actions humaines22 en contemplant une voyageuse noire. Sous le regard de l’homme, la femme devient une Vénus callipyge d’un ancien âge échouée sur le pavé de Lutèce23, incarnation fantasmée d’un certain "éternel féminin" qui, par la voie détournée de la foudre, nom lui aussi féminin, va mener notre héros à sa perte.
Pour notre auteur, les mots, qu’ils soient prononcés ou écrits, ont leurs propres règles, et quiconque les transgresse ne saurait s’en sortir indemne. Telle semble la leçon que véhicule ce récit24 où Jean Pilort, un romancier à la mode, a le plaisir et l’orgueil de voir de son vivant son nom figurer dans les pages du dictionnaire, entre le patronyme d’un sculpteur de la Renaissance française et celui d’un grand militaire de l’Armée Rouge du début du XXe siècle. Visité par ces êtres illustres, il se voit signifié combien était indigne la présence de son nom, lui, médiocre littérateur, dans l’ouvrage de référence. Le romancier ne survivra pas à cette mésaventure.
Un lieu, un simple détail dans le paysage ou dans le décor suffit parfois pour entraîner ces personnages en décalage avec le réel à l’irrémédiable. Ce peut être, comme dans telle nouvelle extraite de Doux leurres25, un appartement qui, par une large baie vitrée, donne immédiatement sur la mer. Pour le propriétaire, le roulement des vagues, obsédant et monotone, se révèle bien vite porteur de malaise, puis d’angoisse. La solution pourrait être la fuite, mais, plutôt que de sacrifier l’appartement, l’homme préfère murer la baie et repeindre en blanc la pièce principale. Hélas, ces murs blancs finissent par se transformer en écrans sur lesquels le personnage projette ses hantises aquatiques, qui bientôt submergent littéralement la demeure...
Surtout, il convient de renvoyer au "Motif "26, sans doute l’une des plus réussies des histoires de fou et de peinture de la nouvelliste. Une des plus inquiétantes, également. On y fait la connaissance d’un Napolitain spécialiste de Breughel à la recherche d’un lieu de résidence en Belgique. Sa quête le mène chez le propriétaire d’une maison dont le jardin est orné d’un mûrier. Un arbre banal qui a pourtant une étrange particularité, celle d’exercer rapidement sur celui qui le contemple une fascination telle que ce dernier en devient obsédé, jusqu’à la folie27. Il en va ainsi pour l’actuel propriétaire de la demeure, un peintre qui, comme déjà avant lui son père, n’a jamais pu s’empêcher de produire inlassablement des toiles toujours plus cauchemardesques fondées sur un seul et même motif, le fameux mûrier. Pour échapper à l’emprise de l’arbre funeste, l’artiste n’a trouvé d’autre solution que d’aller se réfugier, à l’instar de son géniteur, dans un asile de fous pour y terminer sa vie...
Á travers ses recueils de récits d’une redoutable brièveté, Colette Lambrichs s’affirme comme une nouvelliste au talent indéniable. Un talent qui trouve toute sa force dans l’art de susciter l’inquiétude chez le lecteur. Pour ce faire, l’écrivain explore fréquemment, entre onirisme et sarcasme, un univers où le réel sans cesse vacille sur des fondements illusoires, sans jamais véritablement céder, maintenant les personnages - et le lecteur - dans une position particulièrement inconfortable. Mais sans doute qu’à ce jeu cruel de l’incertitude et de la confusion, la véritable victime, comme souvent dans les récits de Colette Lambrichs, est l’artiste - c’est-à-dire la nouvelliste elle-même...
NOTES
1 - Figure importante de l’édition française de la seconde moitié du XXe siècle, grand découvreur de talents littéraires, que ce soit aux éditions de Minuit, chez Grasset ou chez Gallimard, notamment à travers la collection "Le Chemin", le Belge Georges Lambrichs (1917-1992) a produit une œuvre secrète, exigeante, riche en ellipses et en non-dits, mais souvent fascinante, que sa nièce Colette, en tant que directrice des éditions de La Différence depuis 1978, s’est attachée à faire redécouvrir. Outre des essais, on doit principalement à cet ami des surréalistes, de Georges Bataille et de Jean Paulhan un roman très bref, à l’inquiétante beauté : Chaystre, ou les Plaisirs incommodes (1948 ; rééd. La Différence, 1991), et trois recueils de nouvelles dans lesquelles se devine, à peine entraperçu derrière la banalité des apparences, un univers singulier, vaguement inquiétant : L’Aventure achevée (1946 ; rééd. La Différence, 1991), Les Fines attaches (1957 ; rééd. Gallimard, L’Imaginaire, 1981) et Pente douce (1972 ; rééd. La Différence, 1983). 2 - Née en 1946, à Bruxelles, Colette Lambrichs entre en littérature en 1980 avec Tableaux noirs, nouvelles (1980 ; troisième édition : Paris, La Différence, Littérature, 1997) Suivront Histoires de peinture, nouvelles (Paris, La Différence, Littérature, 1988), Doux leurres, nouvelles (Paris, La Différence, Littérature, 1997), La Guerre, roman (Paris, La Différence, Littérature, 2002) et, dernièrement, Logiques de l’ombre (Paris, La Différence, Littérature, 2006) 3 - Colette Lambrichs vit à Paris depuis 1972. 4 - Rendant compte du premier recueil de la nouvelliste belge, Jean-Marie Le Sidaner pouvait noter fort justement que le fantastique de Colette Lambrichs ne repose pas sur le surnaturel. Sa présence n’est même pas envisagée. (Jean-Marie Le Sidaner, "Tableaux noirs par Colette Lambrichs", Esprit, Paris, n° 51, mars 1981, p. 154.) 5 - Cf. Jacques Sternberg, Contes glacés, illustrations originales de Roland Topor, Verviers, André Girard, Marabout, 1974. 6 - Colette Lambrichs, "Tour Eiffel", Tableaux noirs, op. cit., p. 17-22. 7 - Colette Lambrichs, "Reportage", ibid., p. 107-116. 8 - Ibid., p. 112. 9 - Ibid., p. 114. 10 - Colette Lambrichs, "Pointe sèche", Histoires de la peinture, op. cit., p. 77-86. 11 - Ibid., p. 77. 12 - Cf. Colette Lambrichs, "Trompe-l’œil", ibid., p. 55-59. 13 - Colette Lambrichs, "La Fin du voyage", Doux leurres, op. cit., p. 17-22. 14 - Le narrateur évoque la toile de Léon Spilliaert, La Table d’Hôte (ibid., p. 22), plus connue sous le titre : Salle de tables d’hôtes, 1904. Aquarelle et pastel sur papier, 45,5 x 47,5 cm. Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles. 15 - Ibid., p. 21. 16 - Colette Lambrichs, "Trompe-l’œil", Histoires de la peinture, op. cit., p. 58. 17 - Colette Lambrichs, "Le Métier", ibid., p. 61-68. 18 - Colette Lambrichs, "Le Portrait", ibid., p. 87-92. 19 - Ibid., p. 91. 20 - Ibid. 21 - Colette Lambrichs, "Nom commun", Logiques de l’ombre, op. cit., p. 27-31. 22 - Ibid., p. 29. 23 - Ibid. 24 - Colette Lambrichs, "Le Dictionnaire", ibid., p. 9-15. 25 - Colette Lambrichs, "La Mer", Doux leurres, op. cit., p. 11-16. 26 - Colette Lambrichs, "Le Motif", ibid., p. 13-24. 27 - À la lecture de cette nouvelle qui baigne dans un climat particulièrement angoissant, on se prend à songer au "Pommier", ce récit subtilement fantastique de Daphné du Maurier dominé par la silhouette obsédante et funèbre d’un arbre fruitier. (Daphné du Maurier, "Le Pommier", Les Oiseaux et autres nouvelles, traduit de l’anglais par Denise van Moppès et Florence Glass, 1955 ; réédition : Paris, Livre de Poche, 1995, p. 71-146.)
Il y a 14798 signes dans cet article. |
Logiques de l’ombre, La Différence coll. "Littérature", mai 2006, 125 p. - 13,00 €.
La Guerre, La Différence coll. "Littérature", juillet 2002, 105 p. - 12,00 €.
Doux leurres, La Différence coll. "Littérature", octobre 1997, 111 p. - 13,60 €.
Histoires de la peinture, La Différence coll. "Littérature", janvier 1998 (2e édition), 111 p. - 13,50 €.
Tableaux noirs, La Différence coll. "Littérature", janvier 1998 (3e édition) 131 p - 13,00 €. |
| ©2004 LELITTERAIRE.COM. Tous droits de reproduction et de représentation réservés. Toutes les informations reproduites dans cette rubrique (texte, photos, logos) sont protégées par des droits de propriété intellectuelle détenus par lelitteraire.com. Par conséquent, aucune de ces informations ne peut être reproduite, modifiée, transmise, rediffusée, traduite, vendue, exploitée commercialement ou réutilisée de quelque manière que ce soit sans l'accord préalable écrit de La Rédaction. |
|
Envoyer l'article à un ami
Imprimer cet article
Version PDF
|