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Poches
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Alors voila, Clyde a un petit ami, il est moche et il s’appelle Edgar.
Edgar G. Hoover, omnipotent Directeur du Federal Bureau of Investigation a, au nom de la défense d’une Amérique souhaitée à son image, bafoué sans vergogne et avec l’assurance de ceux qui sont convaincus d’être dans le vrai, les droits les plus élémentaires de ses concitoyens du milieu des années 20 jusqu’au début des année 70 (après il était mort).

Pour Edgar, l’Amérique est une maison de poupée à la dimension d’un continent. Soulevant chaque jour le toit de son "jouet", de son royaume imaginaire, d’est en ouest, il ausculte, tâte celui-ci, jette celle-là, soupèse et pressure, évalue et diagnostique les maux qui rongent son Eden : une Amérique à la coupe nette, où le vice n’est qu’une péripétie sans avenir et la vertu plus qu’un mode de vie, un état naturel que cherchent à corrompre les nègres, les youpins et les rouges.

Car dans l’Amérique d’Edgar, les Noirs sont des nègres, les juifs des "pas comme nous, même si on fait semblant" et tout ceux qui ne sont pas d’accord avec la cité idéale qu’il est en train de construire en se servant de la Constitution comme d’un torchon, des rouges. Et c’est peut-être là que réside la "Malédiction d’Edgar" : son rêve n’est qu’un village Potemkine sans avenir, mais qu’il n’aura de cesse de reconstruire chaque jour, un peut plus lourd, un peut plus vicieux, un peut plus parano, et en fin de compte un peu plus fragile chaque fois.

Pour faire court, l’Amérique de Hoover c’est la cité parfaite de La vie est belle de Franck Capra. Seulement Edgar n’est pas sentimental et ne peut vivre qu’en trouvant un coupable. Il y a forcément un coupable. Tous des salauds, sauf Clyde et lui, toutes des salopes, des putes lubriques, sauf maman. Edgar est un grand malade, avec des pouvoirs illimités au service de son désir permanent d’étouffer son désir, de trouver une raison de surmonter ses contradictions, de refréner ses pulsions et d’accumuler les coupables.

Edgar est une vieille "tarlouse" (c’est pas moi qui le dit c’est lui) et Clyde, le directeur adjoint du FBI, est son Giton. Ensemble, ils prônent chaque jour un peu plus la vertu comme pour exorciser cette vie de couple qu’ils condamneraient sans détours chez les autres. Et puis d’ailleurs, les coupables de cette situation ce sont les femmes, elles sont trop belles, trop inaccessibles, trop pures, suintant le vice et l’indolence. La preuve, le diable aime les femmes, son père aussi d’ailleurs, et son frère aussi parfois. Le diable c’est Kennedy, Joe le patriarche, trop corrompu pour être vraiment dangereux, John, à l’opposé de tout ce qu’Edgar idolâtre, son double maléfique, celui qui rêve - ou du moins parle - d’une Amérique qui donne des cauchemars au vieil Edgar. Et puis il y a Robert, le petit connard qui va lui rappeler qui est qui quand il sera son ministre de tutelle. Tous vont crever de mort violente ou dans d’atroces souffrances. Comme quoi il y a une justice. Et le FBI est le premier allié de la justice. Mais quand le cauchemar cesse faute de Gremlins irlandais, juifs, noirs, rouges ou en bas nylon, il reste la triste réalité d’un pays rongé par le crime organisé, et par la négation de l’existence du soi-disant syndicat du crime que Hoover répète comme un mantra. Et puis ils ne sont pas communistes.

Voilà en gros ce que l’on peut lire, voir même, dans les mémoires "imaginaires" de Clyde Tolson. Racontés à la première personne et dans un style monocorde ne trahissant aucune émotion sauf lorsqu’il est question d’Edgar, ces souvenirs tracent le portait d’un demi-siècle d’Amérique vu par le petit bout de la lorgnette. Véritable catalogue de "la déroute" où des ordures patentés côtoient des salauds professionnels, où tous les politiciens sont pourris et les femmes des espionnes forcément sexuées, ces cahiers sont les évangiles apocryphes du rêve américain. Edgar G. Hoover en est le prophète, et le martyr.

Ce n’est pas que l’on y trouve dès révélations fracassantes, le temps qui passe et James Ellroy sont déjà passés par là, mais il se dégage de ce livre qu’on ne lâche pas, l’idée que Marc Dugain a réussi là le portrait du salaud parfait. "L’homme que l’on aimerait haïr" comme l’on disait à Hollywood autrefois. Et Hollywood c’est l’Amérique, la confusion permanente entre un idéal, quel qu’il soit, et une réalité qui ne peut qu’être décevante, en dessous des espérances et qui n’a rien d’éternel.

À bien lire ces lignes décrivant sur un mode littéraire la réalité d’une Amérique qui, même à l’ère spatiale, cherche encore ses sorcières de Salem, on comprend que les fatalités historiques sont parfois entretenues par les pathologies de ceux qui prétendent les combattre. Et que, toujours prêts à nous pourrir la vie avec bonne conscience, les Edgar sont légion.

Lire ici l’article consacré à l’édition grand format



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Frédéric Bourtayre, le 18 octobre 2006 - article2669.html
Marc Dugain, La Malédiction d’Edgar, Gallimard coll. "Folio", août 2006, 499 p. - 6,40 €.
Première publication : Gallimard, mars 2005, 333 p. - 19,00 €.
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