Rentrée 2006
Le dieu du stade
Si vous êtes un fan inconditionnel de John McEnroe, ce livre est pour vous. Voici une sympathique envolée dans les méandres du cas McEnroe analysé avec doigté et humour. Une approche philosophique et sociologique de ce qui fut, dans les années 1980, l’aventure tennistique - mais aussi politique - d’un jeune homme surdoué qui voyait en son jeu une forme d’expression artistique, un discours de déni du système, aussi. Lui qui écoutait Led Zep’ et s’enfermait dans les toilettes pour réfléchir au jeu plutôt que de s’entraîner comme un forcené, deviendra le renégat que le public siffla des années durant avant de comprendre - trop tard ? - qu’il était face à un génie.
À une époque où, déjà, le conformisme s’abattait sur les esprits, où le sport, et le tennis en particulier, était sous l’emprise d’une seule technique (Borg et Vilas en marathoniens du court, s’échangeant des séries sans fin de grands coups liftés bien calés derrière leur ligne de fond), un gamin issu des quartiers chauds de New York allait imposer son insolence en osant pratiquer un tennis champagne, service-volée, retour-volée. Un tennis d’angles, de nuances, d’effets et de toucher. Un tennis oublié depuis que Nastase et Pannatta s’en étaient allés... Révolutionnaire McEnroe, oui ! Grognon, insultant l’arbitre, prenant à partie la foule médusée, cassant ses raquettes comme d’autres changent de grips, l’enfant gâté brisait les tabous les uns après les autres. Hirsute sous un bandeau rouge dans les cheveux, habillé de rayures colorées alors que le blanc était encore de mise, servant en tournant le dos à son adversaire (comme Miles Davis, à la même époque, jouait dos à la scène) une balle lancée comme un couteau, volant sur le court comme un danseur étoile dans le temple londonien du tennis, McEnroe écrivit ses plus belles pages à Wimbledon où à 17 ans, issu des qualifications, il arriva en demi-finale...
Ce poète de la démence illumina le tennis moribond que Borg était en train d’étouffer. Né dans le Queens, berceau du rap, McEnroe aboya aussi ses insultes comme un joueur de mots qui voulait témoigner de l’insolence de l’arbitrage. Ce moraliste, cet ennemi implicite du corps glorieux, cet homme indigné devant une balle qui n’atterrit pas dans les limites qu’il a despotiquement fixées... Parlant un patois local que bien peu pouvait comprendre, McEnroe jouait littéralement sur les mots en balançant à la figure des juges de ligne des reparties cinglantes dont peu de monde comprenait la finesse sémantique. You are the absolute pits of the world !, l’une de ses plus fameuses, est intraduisible, c’est quasiment une épiphanie au sens joycien, entre You are the absolute pit of the world (vous êtes la lie de la terre) et You are the absolute piss of the world (vous êtes vraiment une grosse merde). Ainsi le voilà placé au centre de la tourmente à partir de ses fantaisies langagières excessives et du commentaire permanent qu’il en retire, dans cette enquête policière mondiale de plus en plus agressive vis-à-vis du langage, dans un milieu sportif où les athlètes sont de plus en plus aphasiques.

Quand vous évoquez McEnroe on ne vous parle pas que de son tennis. On s’éloigne très vite du sport pour aborder d’autres thèmes plus inspirés, plus métaphysiques : une sorte d’enchantement que ce paresseux mélancolique ravivait dans l’œil du spectateur. Le sujet McEnroe est alors surexploité dans l’inversion faite de l’être mis face à l’avoir, dans cette crispation de la rentabilité de l’icône que les sponsors commencèrent à récupérer. Alors qu’il n’aspire qu’à son droit à la paresse (pour reprendre le titre du livre de Paul Lafarge), oui, une paresse entreprenante qui joue à affirmer le blasphème : un sportif qui ne s’entraîne pas, ou si peu. McEnroe refuse l’effort imbécile pour favoriser l’improvisation, la liberté d’entreprendre, d’abréger la confrontation, d’écourter, de réduire la durée "naturelle" d’un match. C’est cette paresse active que la foule ne supporte pas. Car McEnroe, comme le dit Lafargue, montre à la société que la morale capitaliste, piteuse parodie de la morale divine, a frappé d’anathème les passions humaines.
McEnroe ? Une fête, sinon rien.
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