Le 5 octobre dernier avait lieu à l’Hôtel de Massa la traditionnelle soirée de rentrée consacrée aux auteurs de premiers romans. Elle s’ouvrit, comme de juste, par une allocution du président fraîchement élu, François Taillandier qui, en termes simples et bien choisis, rappela la mission d’amitié et de solidarité de la SGDL. Très vite il céda la parole à Alain Absire, désormais vice-président aux affaires littéraires, qui allait animer la rencontre. Aux côtés des quatre primoromanciers invités - ne nous privons pas de reprendre cet heureux néologisme dont usa Alain Absire pour accueillir les nouveaux talents du roman remarqués lors de la rentrée passée - siégeait Pierre Charras, au centre du groupe comme pour sceller la fusion sous une même bannière - la littérature - des auteurs accomplis avec leurs confrères débutants. La rencontre fut d’emblée placée sous un thème emblématique : la famille et, plus particulièrement, la figure du Père. Un fil conducteur qu’Alain Absire débusqua à l’improviste, au gré de ses lectures estivales...
Il fut un animateur d’une imparable agilité et montra un talent singulier pour présenter en quelques mots les auteurs et offrir de chaque roman une vue d’ensemble très synthétique, mêlant résumé et remarques stylistiques, rapprochements intertextuels et analyse thématique, recourant fort à propos à des expressions judicieuses et à de justes inflexions de voix pour rendre compte de la tonalité spécifique de chaque texte.
La tournée de table commença avec Bernard Foglino, analyste financier - qui conviendra en souriant devenir parfois "psychanalyste" de la finance... - à qui Alain Absire demanda, sans doute avec un soupçon de malice, "Qu’est-ce donc que ce roman ? Un jeu de piste ? Un polar ?" après en avoir dûment exposé la trame, de telle manière que l’on en éprouvait avec netteté la drôlerie matinée tout de même d’un rien de gravité... Car il s’agit de se méfier des collectionneurs !
"Le polar est une forme qui sert, en définitive, à cacher la quête que le personnage entreprend, de façon inconsciente, et plus ou moins incidente, sur ses origines", explique l’auteur. "Un peu lourd peut-être dit comme ça... c’est pourquoi j’ai voulu donner à mon récit une forme plutôt légère, c’est-à-dire le polar - mais un polar assez dérisoire : l’objet recherché est un album de vignettes."
Bien vite Alain Absire aborde la question de la famille, et de la figure paternelle, montrant ainsi comment ce roman s’inscrit dans cette thématique qu’il a annoncée d’entrée de soirée. Des pères assez abominables, qui, notamment, "assassinent les amants de leur fille"...
"Une vision du père qui s’est un peu imposée d’elle-même sans que je l’aie vraiment voulu", avoue l’auteur, insistant néanmoins sur le fait qu’il avait bien l’intention de mettre en évidence l’ambivalence de la famille, qui peut aussi être un boulet... Mais c’est, envers et contre tout, le rire qui mène la lecture, tant par les situations "assez décalées", que par l’écriture, nourrie d’images surgissantes pleines d’humour. De l’absurde, et des personnages très nettement ancrés dans les seventies - de quoi se régaler...
Les quelques lignes lues par Bernard Foglino soulevèrent rires et sourires, avant que l’attention soit appelée sur Ling Xi... Là encore, d’emblée une question formelle : "Peut-on dire roman pour qualifier Été strident ?" Le livre repose en effet sur trois histoires, que rien ne lie narrativement parlant, mais unies par une telle cohérence qu’aux yeux d’Alain Absire elles reviennent à former un roman dont il loua la maîtrise d’écriture avec d’autant plus de chaleur que Ling Xi est chinoise et qu’elle a écrit directement en français. On put vite noter qu’elle parlait aussi un français très maîtrisé, sans jamais buter sur le moindre mot, et pratiquement sans accent.
"Ce sont les histoires qui m’ont trouvée", répondra-t-elle lorsque lui fut demandé comment lui était venue l’idée de les écrire. "Elles sont toutes inspirées par des gens que j’ai connus ou dont j’ai entendu parler. Mais les personnages sont très loin de leurs modèles ! Pour moi, ce ne sont pas les histoires qui comptent mais la façon de les raconter."
Au cœur de chacun de ces trois récits, un père, absent ou bien exilé, et une mère tyrannique - ce qui, pour Ling Xi, est une figure métaphorique, le père symbolisant son pays et la mère l’idéologie à l’autorité de laquelle le pays n’arrive pas à se soustraire. "L’éleveur de cafards", la première nouvelle, est, paraît-il, sa préférée ; elle y puisa donc tout naturellement le court passage qu’elle lut, avec beaucoup d’allant et une élocution parfaite qui firent merveilleusement valoir le ton mordant et incisif du texte.
Comme Ling Xi, Emily Tanimura a choisi d’écrire en français qui n’est pas sa langue maternelle - elle vient de Suède ; sa mère est suédoise et son père américain d’origine japonaise - un métissage complexe auquel s’ajoute ainsi l’épice d’un autre ailleurs, linguistique celui-là... qui aboutit, somme toute, à ce que Pierre Charras désignera comme un "roman très français". Son héroïne - la narratrice - a 14 ans mais n’a rien de "l’anti-Lolita" vantée par le bandeau promotionnel, affirme Alain Absire avant de poursuivre la présentation du roman, dont le cadre est une société égalitariste, qui exige de ses membres qu’ils se conforment à certaines règles - c’est la société suédoise d’aujourd’hui.
L’histoire est celle d’une adolescente qui cesse de jouer à la poupée, et abandonne le monde de l’enfance. Roman d’apprentissage ? Peu probable : selon son auteur, "le lecteur quitte le livre avec moins de certitudes encore qu’en y entrant - ce serait plutôt un roman de désapprentissage..." Analysant son écriture en comparaison avec celle de Marguerite Duras, Emily Tanimura souligne qu’à l’inverse de celle-ci, qui "aborde l’essentiel tout de suite", elle "ne s’approche pas tout de suite de l’essentiel" et qu’elle écrit de façon "distanciée".
Emily Tanimura, un peu figée, sans doute stressée et intimidée par l’assemblée, s’exprima en un français heurté, où s’entendaient de clairs accents scandinaves - mais le passage qu’elle lut suggéra une écriture d’une belle limpidité.
Le cours de la soirée "primoromanesque " s’interrompit, le temps d’évoquer le dernier livre de Pierre Charras - et, par la même occasion, la vaste et riche carrière de l’auteur. L’on atteignit alors le moment sans doute le plus bouleversant de la soirée. D’abord à cause du sujet de Bonne nuit, doux prince - "C’est", explique Alain Absire, "le portrait d’un père. Un père né en 1911. C’est une relation d’amour, c’est une relation de silence..." Ensuite parce que l’émotion émanant du texte s’entendait toute vibrante dans la voix de l’auteur parlant de son livre - et de son père qu’il y évoque, à qui il regrette de n’avoir pas eu le temps de dire son amour... D’ailleurs Pierre Charras avait déjà confié quelques années auparavant lors d’une interview : "Tous mes romans tournent autour du manque du père".
Ce soir, entre maintes autres phrases magnifiques, il dit aussi : "J’ai écrit là mon treizième roman, mais au fond, on écrit toujours son premier roman".
Après l’émotion aiguë née des mots de Pierre Charras l’on vint à davantage de légèreté - quoique... - avec Jean-Moïse Braitberg. Pour être un primoromancier il n’en est pas pour autant novice de la plume : il a derrière lui un passé de journaliste, de grand reporter, et travaille désormais à la préparation de divers guides touristiques. Si Alain Absire lui a proposé d’intervenir à la fin de la soirée, c’est parce que, selon lui, L’enfant qui maudit Dieu constitue "la synthèse - et même plus que cela - de tous les thèmes évoqués jusqu’à maintenant - le pardon, la mémoire, l’oubli, la famille... "
C’est une drôle de famille que l’on rencontre dans ce livre : un "véritable creuset des croyances", posé sur les rives de la Dordogne, où l’on compte sous un même toit un juif polonais, des protestants... et une diversité de langues à l’avenant. Contrairement au chaos attendu, tous les membres de cette communauté s’efforcent de vivre ensemble et dans la bonne entente. Un roman dont on devine qu’il ouvre sur un monde haut en couleurs, avec des personnages hénaurmes - l’un d’eux projette rien moins que de traduire Michelet en hébreu ! - mais qui reste un hymne à la concorde. "Ça se parle, ça se comprend - ces gens se comprennent", dira l’auteur...
Belle note optimiste, idéale pour clore la soirée... Pour riche et émouvante qu’elle fût, elle passa trop vite. J’eus un peu l’impression de l’avoir traversée au pas de course. Elle s’acheva, comme de coutume, par une invite à aller se rafraîchir et grignoter, sans que soit donnée au public la possibilité de dialoguer avec les auteurs. Mais il faut reconnaître que, lors de précédentes rencontres de ce type, quand on proposait à l’assistance d’intervenir, cela se soldait souvent par un silence embarrassé. Comment s’en étonner, du reste ? Puisque ces soirées ont pour but de faire découvrir des livres, de donner envie de les lire, le public est, par définition, constitué essentiellement de gens qui n’ont pas lu ceux dont il est question - et qui auraient donc bien du mal à en parler avec leurs auteurs...
Quelques lignes pour vous tenter...
Bernard Foglino, Le Théâtre des rêves 
(Buchet-Chastel, septembre 2006, 271 p. - 14,00 €.)
Méfiez-vous des collectionneurs. Les collectionneurs sont des pervers, des gens secrets qui filent le long des murs. Ils se cachent. Ils ne viennent jamais à bout de leur passion. Il leur manque toujours telle ou telle pièce qu’ils caressent en pensée. Ils vendraient leurs enfants pour se l’accaparer. Lorsqu’ils découvrent l’objet de leur fantasme, ils l’enferment dans des commodes à serrures, derrière des vitrines recouvertes de feutre. C’est de cela qu’ils tirent leur plaisir. De la possession, de l’enfermement. La soustraction au monde d’un objet dont ils seront désormais les maîtres, dont ils seront les seuls à jouir, aigrement. Ils sont partout. Derrière les fenêtres de votre rue, sous vos pieds, il y a peut-être un collectionneur...
Ling Xi, Été strident
J’ai soixante-dix-huit ans, ou soixante-dix-neuf. Ça dépend en quelle année on est. Depuis la mort de Mère, j’ai perdu de vue le calendrier. Quand elle était là, chaque année, le 1er janvier, on était obligés, l’Idiot et moi, d’aller manger chez elle. Après sa mort, on n’est plus sortis. Les jours se sont confondus en un seul bloc et sont passés en vrac. Chaque fois, il faut que je fasse un effort pour me souvenir en quelle année on est. Le médecin dit que l’alcool a brûlé ma cervelle. Peut-être. L’Idiot doit approcher de la soixantaine. Précisément quel âge, il faudrait que je calcule aussi. Je n’ai jamais été très doué en mathématiques. Il est né vers 1999, ou 2000, l’année suivant le bombardement de notre ambassade au Kosovo par les Américains. Vous ne connaissez pas l’épisode. Bien sûr. Depuis la Libéralisation, ils l’ont effacé des manuels d’histoire.

Emily Tanimura, La Tentation de l’après
C’est la période de l’attente. Sous la lumière artificielle de la salle de bains, je m’immobilise devant la glace pendant des heures, en espérant surprendre un changement. Pas l’inévitable changement d’expression provoqué par l’ennui, mais quelque chose de plus profond qui, je le sais, est en train de se produire imperceptiblement, en cet instant même. Un changement qu’on ne voit qu’après coup. On regarde une ancienne photo et on constate que ce n’est plus le même visage qu’on voit dans la glace. On tient une évidence palpable, mais il est trop tard. Au moment où on la constatera, elle appartiendra déjà au passé. On aura oublié que les choses n’ont pas toujours été comme elles sont et on sera déjà en train d’attendre le changement prochain. Les choses vont bientôt changer, ou elles viennent de changer. Rien ne change jamais.
Pierre Charras, Bonne nuit, doux prince
Je le voyais s’éloigner, la nuque maigre, le crâne chauve, les épaules effondrées. Je n’ai pas bougé. J’aurai dû l’appeler, le serrer dans mes bras, lui dire que j’étais heureux qu’il me fasse cadeau, pour me faciliter la vie de tous les jours, des objets qui lui avaient permis d’être lui. Mais je n’ai pas bougé, je n’ai rien dit. C’est aujourd’hui, tant d’années après, que je voudrais le rattraper et le prendre contre moi. Je sais bien qu’il est trop tard, mais j’y reviens sans arrêt. Comme un cul-de-jatte qui a mal aux jambes, j’ai mal à mon père. C’est ça, au fond notre histoire. Des gestes qui n’ont pas eu lieu. Des mots que j’ai négligé de dire. Des élans d’amour aujourd’hui périmés qui m’étouffent. Je n’en finis pas d’établir le catalogue des occasions manquées.
Jean-Moïse Braitberg, L’Enfant qui maudit Dieu 
(Fayard, août 2006, 241 p. - 17,00 €.)
Présentation de l’éditeur :
"Dans une bourgade du Périgord, un enfant observe sa drôle de famille. Le grand-père est protestant à tendance orgueilleuse. La mère est protestante, à tendance hystérique. Le père est juif polonais, à tendance Français universaliste. Et puis le grand-père est également un peu juif, puisqu’il se prend parfois pour Salomon en rendant la justice dans la région. Chacun cultive à sa façon le douloureux souvenir d’une barbarie historique. Qui la Première Guerre mondiale, qui la Seconde, qui celle d’Algérie. Et chacun tente d’en tirer une morale quelconque, une preuve de l’existence de Dieu ou une raison de ne pas y croire. Dans cette Babel miniature des rives de la Dordogne, le regard enfantin révèle d’abord la cocasserie des croyances, quand les certitudes se heurtent aveuglément à d’autres certitudes. Puis l’ambiance tourne à l’aigre-doux(...)
Accablé par les devoirs de mémoire qu’on lui impose, l’enfant décrypte, contredit, ridiculise les discours et regarde de haut un monde d’adultes décidément bien petits(...) Le souci du bien entraîne colère et révolte plutôt que tendresse. Alors l’enfant maudit Dieu, responsable de tout, dans une tentative désespérée de se réconcilier avec les hommes."
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