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Deux faces de l’univers érotique de Jacques Abeille

Poète, romancier et nouvelliste né en 1942, le Bordelais Jacques Abeille peut être à juste titre considéré comme l’un des derniers grands représentants du surréalisme en France - un écrivain aussi discret que précieux dont un petit cercle de lecteurs fidèles savoure en secret chacun des ouvrages orfévrés. Collaborateur dès 1959 de La Brèche, revue dirigée par André Breton, il participe régulièrement au Bulletin de Liaison Surréaliste de 1971 à 1976. Ce n’est toutefois qu’en 1981 que paraît chez Flammarion Les Jardins statuaires, œuvre qui demeure à ce jour le titre le plus connu de Jacques Abeille - le seul en tout cas qui ait connu les honneurs d’une réédition, grâce aux soins de Joëlle Losfeld. Avec ce premier roman à mi-chemin du surréalisme et du fantastique 1, l’écrivain jette les bases d’un grand "Cycle des contrées" qui, encore inachevé, compte à ce jour plusieurs volumes parus chez différents éditeurs, dont Les Carnets de l’explorateur perdu (Ombres, 1993), premier recueil de nouvelles de notre auteur 2.

Parallèlement à ce Grand Œuvre, Jacques Abeille, sous son propre nom ou sous les pseudonymes de Bartelby ou de Léo Barthe, s’adonne régulièrement à une veine ouvertement érotique, voire pornographique, produisant ainsi des fictions dans lesquelles les relations sexuelles sont explicitement décrites3, parfois de manière très crue. Dans ce registre pour le moins voluptueux, Abeille a publié nombre d’œuvres marquantes, dans lesquelles la dimension érotique le plus souvent n’est pas simplement destinée à exciter le lecteur en multipliant les situations scabreuses et les scènes indécentes, mais renvoie, comme par exemple chez le marquis de Sade ou chez Georges Bataille, à une expérience fondamentale de l’homme et de l’artiste, celle de la transgression qui est également, pour notre auteur, véritable initiation, pour ne pas dire révélation.

Parmi ces œuvres dites "érotiques", En mémoire morte4, un court roman - ce que les Anglo-Saxons nomment une "novella" -, constitue sans nul doute un authentique chef-d’œuvre de finesse et de style. Il s’agit en effet d’un bien beau récit qui baigne subtilement dans une atmosphère de rêve, ou plutôt de cauchemar éveillé, à la limite du fantastique, proche parfois de certains récits d’André Pieyre de Mandiargues, une des lectures marquantes de Jacques Abeille.
Au cours de cette histoire tantôt narrée à la troisième personne, tantôt à la première, on suit les efforts de Thadée, un homme partiellement amnésique, pour recouvrer tout un pan de sa mémoire. Ses recherches conduisent notre héros à Saint-Alban-les-Flots, dans le jardin à l’abandon de la maison de son enfance, où, par le souvenir, il va revivre par bribes les épisodes marquants de son adolescence jusque-là enfouis dans un bloc d’oubli fiché au centre de sa mémoire5 : ses premiers émois amoureux et sensuels avec la troublante et perverse Hermine, la découverte du sadisme des adultes et, enfin, le drame horrible, véritable expérience traumatique et transgressive. Dans sa maison, il découvre son père ainsi que les parents d’Hermine sur le point de supplicier celle-ci, en sacrifice à quelque divinité noire. C’est en voulant tuer son père que Thadée met le feu à la demeure, provoquant ainsi la mort de sa jeune maîtresse et sa propre amnésie.
 
Chez Jacques Abeille, on le voit bien avec une telle œuvre, le récit érotique s’apparente volontiers à une enquête policière qui, pour l’écrivain, est également une véritable quête existentielle. Ainsi, le personnage central de la fiction est amené à aller, par-delà le voile des apparences ou des conventions sociales, au bout de la vérité - au bout de sa vérité, souvent funèbre. On peut notamment le vérifier avec un roman plus récent, paru sous le pseudonyme de Léo Barthe, Camille6.

Á travers ce vaste roman de plus de 300 pages, où l’on suit l’initiation au plaisir d’abord, puis à l’amour, d’un jeune homme à la fin du XVIIIe siècle, Jacques Abeille ne manque pas en effet de développer quelques-uns des aspects les plus sombres de son imaginaire érotique. L’œuvre pourtant semble s’ouvrir sur un registre dégagé de toute noirceur, lorsque Gérard, le héros-narrateur, recueille dans la maison de son oncle un adolescent italien, Camille, qui très vite fait découvrir à son jeune hôte, ignorant tout des choses du sexe et donc libre de tout préjugé, les joies du plaisir entre garçons. Un jour, Gérard, allant au bout de sa curiosité, va surprendre l’entière nudité de son compagnon, découvrant ainsi la véritable identité de Camille, ou plutôt de Camilla, dont notre héros ne tarde pas à tomber profondément amoureux, pour son malheur, hélas ! Même si elle partage ces tendres sentiments, Camille se sait incapable de se vouer à ce jeune homme innocent, elle dont la nature fut, enfant déjà, définitivement pervertie par les enseignements de Fabrizzio, son cousin, lecteur assidu du Marquis de Sade :
Sans doute avons-nous dans notre pays quelques chantres des malices de la chair, mais ce sont les Français qui ont formé Fabrizzio, votre Crébillon, votre Laclos et surtout cet abominable Marquis qu’il vous plaît de qualifier de divin, confie l’Italienne un soir à son amant7. Tout au long du roman, Camille n’aura de cesse de montrer à son amant le spectacle révoltant de ses débordements luxurieux, prenant toujours plus de plaisir à souffrir et à s’avilir, parfois jusqu’à atteindre dans l’abjection une sorte d’extase morbide, comme dans cette scène où la jeune femme s’offre aux appétits lubriques d’un molosse, sous les yeux de Gérard :
Oui, je la voyais, fasciné d’horreur, s’acheminer avec délices, les yeux révulsés, les flancs luisants de sueur et la face couleur de plâtre, vers un état paroxysmique qui ressemblait à la mort.8

Même si Jacques Abeille, dans ce roman, ne va pas aussi loin dans la cruauté érotique que Sade, Bataille ou encore Bernard Noël dans son Château de Cène, le lecteur voit naître au fil du récit une atmosphère malsaine particulièrement inconfortable. Si bien que le roman achevé, demeure surtout un sentiment persistant de malaise teinté d’angoisse, tant la figure ambiguë de Camille, véritable ange noir romantique, fascine et inquiète dans sa course éperdue à une forme absolue de liberté, que ce soit dans le plaisir ou la souffrance. Chez Abeille, on trouve d’autres figures féminines qui vont incarner cette face extrême et mortifère de l’érotisme, à commencer par la patronne de l’hôtel de passe dans "Le Récit de la servante", nouvelle qui figure dans le recueil signé Léo Barthe, Chroniques scandaleuses de Terrèbre9. Il s’agit d’un cas particulièrement morbide de voyeurisme ; fascinée jusqu’à l’obsession par une jeune cliente dont elle épie en cachette tous les ébats sensuels, la malheureuse, délaissant ses propres amants, perd très vite sa santé, devient l’ombre d’elle-même à force d’onanisme frénétique, pour ne pas dire convulsif. Comme le dit la servante, c’était comme une grande fatigue permanente. Les objets lui tombaient des doigts. Elle fermait les yeux, marchait comme un fantôme. Transparente à croire qu’elle allait passer à travers les murs. Grise.10
 
On ne saurait toutefois réduire l’œuvre érotique de Jacques Abeille à ce seul aspect passablement atroce de la sexualité. À côté de cette vision torturée du plaisir amoureux, on peut en effet distinguer une dimension nettement plus lumineuse, pour ne pas dire solaire, de l’érotisme chez l’écrivain. Plus qu’une source de malaise, de souffrance, sinon de mort, l’acte amoureux peut être ainsi parfois vécu dans les romans et nouvelles d’Abeille comme une expérience dans laquelle personnages et lecteur sont susceptibles, à l’instar du narrateur-voyeur du "Récit du pharmacien", de puise[r] un réconfort, comme si la vie en était rendue moins creuse, moins vague et moins stériles ses exigences.11

Cest ce qu’illustre également le dernier roman en date de Jacques Abeille, Belle humeur en la demeure. Il s’agit d’une œuvre singulière, à travers laquelle l’écrivain a voulu à la fois évoquer le souvenir des contes de Charles Perrault, et celui d’un certain romantisme noir anglais, dans la tradition des romans des sœurs Brontë. Comme dans Les Hauts de Hurlevent ou Jane Eyre - mais on pourrait également citer, plus près de nous, Rebecca, le très beau roman de Daphné du Maurier magistralement adapté au cinéma par Alfred Hitchcock - l’action du livre est intimement liée à un décor oppressant, une vieille demeure chargée de terreur et de mystères anciens qui ne demandent qu’à ressurgir. Il règne dans Belle humeur en la demeure, notamment dans la seconde moitié de l’ouvrage, lorsque se noue l’intrigue amoureuse entre la jeune servante et son maître, un climat fantastique qui ne va pas manquer de s’affirmer jusqu’au dénouement. Pour ce qui est de Perrault, on relèvera plusieurs allusions à "La Barbe Bleue"12 et à sa chambre secrète13. Il semble toutefois que ce soit avant tout au personnage de Cendrillon que Jacques Abeille ait voulu rendre hommage en créant sa jeune héroïne, une petite bonne qui doit subir les vexations d’une créature bien peu avenante, Madame Beste, qui n’est pas sans évoquer l’horrible Belle-mère du conte de Perrault.
 
Le rôle de la sensualité, dans ce beau récit, se révèle, contrairement à ce que l’on a pu voir dans Camille, libérateur et régénérateur : grâce à la "belle humeur" érotique de la petite servante, le jeune maître de séant va pouvoir se soustraire à l’influence mortifère de la maison, à cette sorte de mélancolie indolente et endeuillée14 qui l’oppresse et qu’incarne un couple de domestiques particulièrement diaboliques. Ainsi, comme dans tout bon conte "moral", le Mal se voit finalement vaincu par la jeunesse et la force de l’amour, et la Vie triomphe sur la Mort en une scène finale mémorable.

NOTES
1 - Dans la préface qu’il a donnée à la récente réédition de l’ouvrage, Bernard Noël inscrit Les Jardins statuaires dans le sillage de Dino Buzzati et de Julien Gracq, entre autres grands noms de l’imaginaire. (Bernard Noël, "Le Désir d’exister" in Jacques Abeille, Les Jardins statuaires, préface de Bernard Noël, Editions Joëlle Losfeld, coll. "Littérature française", 2004, p. 8-9.)
2 - On se reportera notamment à la belle présentation qu’en a faite Corinne Desportes à l’occasion d’un numéro spécial de La Nouvelle Revue Moderne consacré à notre auteur. (Corinne Desportes, [Présentation] in Jacques Abeille - L’Homme qui n’insistait pas & autres inédits, Nouvelle Revue Moderne, Villeneuve d’Ascq, Hors Série n° 4, 1er février 2004, p. 2-7.) 
3 - On renverra ici aux propos de Jacques Abeille recueillis dans Marc Blanchet, "Accueillir les voix" [Rencontre avec Jacques Abeille], Le Matricule des Anges n° 32, 15 novembre/15 décembre 2000, p. 42.
4 - Jacques Abeille, En mémoire morte, Zulma, coll. "Vierge-Folle", 1992, 111 p.
5 - Ibid., p. 9.
6 - Léo Barthe, Camille, La Musardine, 2005, 316 p.
7 - Ibid., p. 223.
8 - Ibid., p. 315.
9 - Léo Barthe, "Le Récit de la servante ", Chroniques scandaleuses de Terrèbre, Le Magasin universel, Coll. "Le Magasin Erotique ", 1995, p. 57-76.
10 - Ibid., p. 75.
11 - Léo Barthe, "Récit du pharmacien", ibid., p. 42.
12 - Charles Perrault, "La Barbe Bleue", Histoires ou Contes du temps passé, 1697 ; réédition : Jean-Claude Lattès, coll. "Bibliothèque Lattès", 1987, p. 99-117. 
13 - Cf. Jacques Abeille, Belle humeur en la demeure, Mercure de France, coll. "Mercure galant", 2006, p. 55 & 169.
14 - Ibid., p. 86.
 



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Eric Vauthier, le 9 octobre 2006 - article2651.html


 Léo Barthe, Chroniques scandaleuses de Terrèbre, Le Magasin universel coll. "Le Magasin Erotique", 1995, 77 p. - 12,96 €.

 Léo Barthe, Camille, La Musardine, 2005, 316 p. - 17,50 €.

 Jacques Abeille, Belle humeur en la demeure, Mercure de France, coll. "Mercure galant", 2006, 183 p. - 14,00 €.

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