Neil Gaiman est aujourd’hui un romancier reconnu et même adulé par certains. C’est ici en tant que scénariste qu’on l’aborde, aux côtés de son ami de longue date, le dessinateur anglais Dave Mc Kean. Ce duo s’est largement qualifié au panthéon des artistes de la bande dessinée au travers d’œuvres comme L’orchidée noire ou Signal to noise.
Chacun d’eux est désormais renommé dans son domaine et leurs travaux communs font souvent la preuve d’une grande recherche d’écriture autant que d’une esthétique qui se veut novatrice et poétique.
Les éditions Au diable Vauvert rééditent ici une version colorisée de Violent cases, roman graphique publié pour la première fois en 1987 grâce au soutien de Paul Gravett, animateur de la revue Escape et aujourd’hui distingué comme étant l’un des grands historiens de la bande dessinée anglo-saxonne. Violent cases était alors sorti en noir et blanc ; publié pour la première fois en France en 1992, il était complètement épuisé depuis plus de dix ans.
L’objet, le livre lui-même, est précieux ; témoin que l’on possède, de cette si grande créativité.
Une couverture comme une œuvre d’art, lisse et glacée ; un personnage à chapeau, énigmatique et froid, au visage lippu et dont le regard se perd dans un noir profond - entre l’univers poétique d’une Camille Rose Garcia et le trait d’un Bill Sienkiewicz. Et c’est bien cela si l’on connaît un peu le travail graphique de Dave Mc Kean : distorsion, pulsion, collage, déchirure, soudure.... (On peut voir quelques-unes de ces reproductions en cliquant ici)
À peine l’objet en main, l’histoire elle-même apparaît comme une boîte à secrets. La première case présente l’auteur, mais l’auteur d’il y a quatorze ans, et c’est alors aux souvenirs que l’on s’attache d’entrée de jeu.
Violent cases est une histoire de souvenirs d’enfance, un petit rien qui s’est ancré dans la mémoire de Neil Gaiman, quelque chose qui lui est arrivé et sur lequel sont venus se greffer fantasmes et chimères mais peut-être aussi une forme de vérité. Comme il le dit lui-même dès la première page, sans les faits où irions-nous ? Voila la vérité :...
Et pourtant est-ce bien la vérité ?
L’histoire d’un petit garçon qui se retrouve avec le bras luxé. Son père l’emmène alors voir un ostéopathe dont on lui a parlé. Cela se passe à Portsmouth, dans une rue un peu crasseuse, dans un appartement en sous-sol. L’enfant va rencontrer le vieux monsieur en question, qui fut l’ostéopathe d’Al Capone... Tout est là, dans cette petite anecdote que lui a dit son père juste avant de rencontrer cet homme.
Soudain la pièce se transforme, les regards semblent receer des intentions cachées, les épaules sont plus larges sous certains angles et les sentiments de l’enfant viennent nourrir l’histoire de cette rencontre extraordinaire.
Voir de près l’ami des gangsters, les imaginer avec leurs chapeaux, leurs grosses voitures et leurs mitraillettes cachées dans des étuis à violons, les violent cases.
Les pages se couvrent de souvenirs qui s’agglomèrent, le dessin suit avec précision les méandres de la mémoire : incertains et parfois même incohérents.
Le lecteur est emporté ; la fusion du texte et du dessin se fait comme une passe d’arme, en une microseconde, celle où les deux lames se croisent et sifflent en emplissant la pièce de ce bruissement. C’est fusionnel et limpide.
C’est étonnant de ressentir cette simultanéité. Cela démontre cette qualité qui n’est pas toujours évidente, d’une BD réussie.
C’est un vrai plaisir, pour l’histoire dans laquelle on se laisse emmener et pour le graphisme qui a une esthétique si particulière : en noir, ocre et bleu. Des collages, des reproductions, des crayonnés, saisissants de justesse.
Ce roman graphique est un petit bijou.
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