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Les yeux sans paupières du romancier

Voir trop loin (ou de trop près) est une ascèse violente qui malmène le temps, endolorit la peine, durcit les angles, ouvre des abîmes. Pierre Charras connaît le prix du sacrifice douloureux qu’est l’investigation de la mémoire qui donne toute sa dimension à l’écriture. Bonne nuit, doux prince est l’histoire d’un fils qui se souvient d’un père trop tôt disparu. Sur ce thème propre à chacun de nous, il a composé un récit exceptionnel. Répétons-le : ce n’est pas ce que l’on a à dire qui fait l’écrivain, mais l’art (le mystère) de l’écrire.
De son très beau roman, entre lucidité et tendresse, il suffirait de lire le chapitre 5 (dix pages à peine) pour comprendre ce qu’est un "vrai" romancier, celui qui dans l’enchevêtrement savant des phrases et des paragraphes recueille le point d’ancrage de la vie, jongle merveilleusement avec le passé, s’y soumet mais le maîtrise, en accepte la fièvre rédemptrice.

En dix pages, Pierre Charras décrit (imagine) la rencontre de son père avec celle qui deviendra sa mère : un jeune homme beau, intrépide et respectueux, sensuel, provoquant, courageux, dur à l’ouvrage et timide, brutalement enflammé par une jeune lycéenne qui, le dimanche, gagne son argent de poche dans une guinguette au bord de l’eau. Elle a 17 ans, plus que du charme : son regard irradie de la vertigineuse jeunesse de l’espoir. C’est le temps où l’on ne veut pas que les fleurs se fanent.

Ce morceau de récit, à lui seul une prouesse fondatrice, confisque la fuite du temps. En un grand écart sublime Pierre Charras réunit l’adolescente, la femme, la mère et l’être sans mémoire qui se laissera surprendre par la mort. Broyée par son rêve, veuve cloîtrée dans le sas de l’absence, la mère du narrateur émerge quelques instants des ombres qui la menacent. Face à son fils, elle se réveille au soleil d’un passé furtivement retrouvé, et croit reconnaître, sous les traits de son enfant adulte, l’homme qu’elle a aimé, son mari, le père (sujet principal du roman).
Dix pages où tout est conclu de ce qui est - qu’on le veuille ou non - la matière éternelle de la fiction. Car, pourquoi écririons-nous sinon pour dégager de la vitesse aveugle du quotidien, ce temps ralenti du souvenir converti en œuvre d’art, intime et universel. L’amour n’est pas ici que la rencontre d’un homme et d’une femme, pour le meilleur et pour le pire, mais l’évocation d’un monde disparu où la cellule familiale venait seule à bout d’un lourd contexte social.

Bonne nuit, doux prince, le dernier roman de Pierre Charras, est de cette eau-diamant, ruisselante de nostalgie, quand deux êtres se font signe au-delà de la mort, père et fils récupérés par l’imaginaire qui fait la nique à la réalité.
Il y a aussi cette scène d’une pudeur renversante quand le fils réussit son bac et que l’ouvrier aux mains scrupuleusement récurées offre un demi à son fils diplomé à la terrasse d’un café, quand les mots muets - bonheur, fierté, victoire, amour - s’étouffent dans le silence surchauffé de la bière bue ensemble.

Pierre Charras a écrit le roman que tous les "grands" écrivent un jour (un soir ?), laissant au vestiaire des gloires frelatées les défroques des romans tronqués (fausse liberté qui cache le vide), afin de revenir enfin au terreau fondamental : des êtres évoquent ce qu’ils furent pour devenir ce qu’ils sont - le père, la mère, et cet amour qui les tient collés ensemble, le seul souvenir valable. Bonne nuit, doux prince est un grand roman, discret, sensible, remarquablement écrit, empli par la limpidité de la pudeur, le crépuscule des feux apaisés, la beauté d’un ciel lavé de pleurs et de joies.
À propos de la mère seule et vieille, perdue dans ses chimères :
Il y avait dans cet élan d’amour quelque chose de charnel qui me mit mal à l’aise. Ce n’était pas moi qu’elle venait de reconnaître. C’était le très petit enfant que j’avais été. Le bébé. Elle aurait pu ouvrir sa robe et me donner son sein à téter [...] C’était bien le regard de la jeune fille au bord de l’eau. Celui qu’elle avait posé sur les larmes de cet inconnu aux yeux gris. Celui qui inaugurait leur bonheur et présidait à la naissance de leur couple et à la mienne.
- Tu es venu avec papa ?

L’ultime éclair avant de sombrer dans la nuit.
L’histoire que nous raconte Pierre Charras est celle (optimiste) des prolétaires de jadis qui croyaient à l’avenir, au progrès, quand les fils d’ouvrier devenaient professeurs. Thème banal peut-être... mais l’écriture n’a cure des modes, et les hurlements artificiels des écrivains en mal de viscères sonnent creux en regard de la puissance de ce lamento. Ce miracle littéraire est simple. L’histoire que nous raconte Charras est la nôtre. Mais pour que le transfert opère il faut l’écriture :
Et j’aimerais tant que ma raison à moi s’envole aussi, mais j’ai si froid. Rien ne m’échappe. Je comprends tout. Je suis condamné à tout regarder, comme si on m’avait arraché les paupières.



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Hugo Marsan, le 3 octobre 2006 - article2637.html


 Pierre Charras, Bonne nuit, doux prince, Mercure de France, août 2006, 114 p. - 13,00 €.

 Virginie Reisz, Sonate d’été, Mercure de France, août 2006, 87 p. - 9,50 €.

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