Rentrée 2006
Visite en enfer
Je gardais un œil sur les éditions Désordres depuis qu’ils avaient osé publier le chef d’œuvre de Shozo Numa, Yapou, bétail humain, et c’est donc tout naturellement que je me suis retrouvé avec le dernier opus de Peter Sotos dans les mains, à l’occasion de sa venue au Festival America (vous pourrez le rencontrer le samedi 30 septembre, à 16h - Cœur de ville - salle des académiciens sis au 98 de la rue de Fontenay, à Vincennes). Voilà un livre pour le moins iconoclaste. On ne sait si l’on doit s’en dessaisir au plus vite ou le ranger à l’abri des convoitises pour le lire et le relire à satiété tant le propos est choquant - tant est, aussi, nouveau l’art de l’écriture et le propos impossible.
Impossible car répugnant au premier abord avant de briser la dernière défense de votre intelligence qui parviendra à comprendre que l’on est pas dans un étalage vulgaire de viande malmenée par le gain du plaisir mais dans une quête pour comprendre pourquoi l’homme peut aller aussi loin dans la recherche de sa jouissance. Actif ou passif, Peter Sotos affiche son homosexualité comme un étendard flottant au vent de la contestation pour nous dire qu’il se fiche des conventions et assume sa sexualité. Mais, en osant décrire des scènes incroyables, il éclaire la phase cachée de notre conscience et brûle pour nous le rideau de la vertu. Il s’affranchit du mensonge qui glace le quotidien de nos petites vies et affirme une liberté sans faille. Il vomit les bourgeois constipés qui le tancent et l’accusent de mille maux, mais n’est-ce pas ces mêmes bourgeois que l’on retrouve dans les ballets bleus, les maisons closes, les partouzes lorsqu’ils s’égarent dans les grandes villes, alors qu’ils s’affichent dans leurs cantons comme défenseur de la morale en président comités contre l’avortement et aide paroissiale ?
Peter Sotos fait voler le verrou de l’hypocrisie en maniant une langue absolument maîtrisée et en nous emportant dans un tourbillon glauque et morbide d’une existence démoniaque. Chercheur de ses propres dérives tout en jouant avec les événements (l’enlèvement de la petite Lesley Ann Downey, en Angleterre, dans les années 1960), Peter Sotos manipule le lecteur pour le forcer à vomir ses certitudes et à s’affronter tel qu’en lui-même, c’est-à-dire face à la noirceur de son âme. Partant d’un fait divers, il analyse, à travers ses perversions (la collection d’images pédophiles), la faille de notre société qui s’émeut, voire jouit pleinement d’un malheur extrême, portée par la complicité des médias. Il ose affirmer sa jouissance dans l’horreur du calvaire. Il illumine les portes de l’enfer pour mieux nous montrer qu’en chacun de nous dort une part d’ombre que l’on caresse chaque fois qu’un frisson nous parcourt ... Car, pour peu que l’on soit absolument honnête avec soi-même, l’on ne pourra pas renier les sentiments, les sensations, les émotions que l’on subira à la lecture de ces lignes-là. Et ainsi, parviendra-t-on sans doute à mieux comprendre comment l’on fonctionne. Pourquoi les inclinations sont-elles portées vers tel ou telle, pourquoi les affinités électives sont-elles aussi puissantes, pourquoi la libido est-elle si prenante, pourquoi les odeurs nous remuent-elles, pourquoi la douleur participe-t-elle du plaisir, pourquoi le visuel est-il un stimuli si aveuglant, etc. Etc.
Totalement incorrect et absolument troublant, ce livre fourre-tout ébranlera celui qui osera y poser ses yeux par la sincérité de ses propos et l’inconvenance de ses conclusions. Toute vérité est bonne à dire, contrairement aux idées reçues, et la critique de la raison n’a, tout bonnement, qu’une seule manière de se développer, si tant est qu’elle puisse encore s’ouvrir, qu’en imposant la lumière crue de l’humain tel qu’en lui-même, impossible et merveilleux, repoussant et aimant, pervers et protecteur, ambivalent, contradictoire à l’extrême ...
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