Au-delà du chaos
Ancienne colonie portugaise, l’Angola est située sur la côte ouest de la corne de l’Afrique, face à l’Océan Atlantique. Le pays partage ses frontières avec la Namibie au sud, avec la Zambie à l’est et, au nord-est, avec la République démocratique du Congo (ex-Zaïre). Profitant de la Révolution des Œillets (avril 1974), l’Angola acquiert son indépendance en novembre 1975. Mais comme souvent dans les toutes nouvelles républiques, le piège de la liberté se referme aussitôt sur la guerre. L’Afrique du Sud envahit le sud du pays, en passant par la Namibie. Cuba envoie aussitôt un contingent armé pour soutenir la nouvelle armée angolaise. Puis le MPLA et l’UNITA vont se livrer un combat sans merci, emportant le pays dans deux guerres civiles des plus meurtrières. Le premier est soutenu par l’URSS et le second par les USA. Au gré d’accords si vite signés qu’ils étaient oubliés dans les jours qui suivaient, la guerre se répandit dans tout le pays comme une lèpre vicieuse d’une rare violence, à l’image des parrains qui fournissaient toutes les armes nécessaires à l’installation de la terreur : en 1987-88, les affrontements à l’arme lourde qui eurent lieu au sud-est du pays furent les plus violents que l’Afrique sub-saharienne ait jamais connus... De nouveaux accords de paix en élections multipartites, les massacres succédèrent aux affrontements puis dégénérèrent de nouveau en une guerre civile qui ne prit réellement fin qu’à la mort du fondateur de l’UNITA, en février 2002.
Pays annihilé, pays fracassé loin des préoccupations de la communauté internationale, l’Angola tente de recouvrer un goût à la vie et de reconstruire la société civile qui a volé en éclats. Un peu moins de 11,4 millions d’habitants sont censés parler le portugais, mais ils s’expriment plutôt en Umbundu, Mbundu, Kwanyama, Luvale, Kongo, Nyaneka, Luchazi, Nyemba ou encore Mbwela. Une grande moitié des Angolais sont chrétiens (55 %), les autres animismes (45 %).
Les frères Roy ont eu la chance - et le privilège - de pouvoir circuler dans le pays : Sébastien, responsable de la formation des professeurs, a pu quitter la capitale, Luanda, et se rendre dans les principales villes du pays. Son frère Thomas, a qui l’on doit ces vibrantes photographies en noir et blanc, bénéficia de la logistique des ONG pour parcourir le pays, muni d’une autorisation spéciale pour mener à bien sa chasse à l’image. Pêche miraculeuse que ces clichés : instantanés d’une vie plus forte que la réalité, capturés au péril de sa vie, entre les bandes maffieuses et les policiers corrompus en mal de racket...
L’on retrouve cette diversité panachée dans les villes angolaises.
À Luanda, capitale moderne et portuaire, où la jeune génération n’a d’yeux que pour le Brésil situé en face des plages ensoleillées, on croise aussi bien des étudiants habillés à la dernière mode occidentale que des jeunes femmes nu-pieds, les chevilles et les avant-bras chargés de bracelets et les seins nus, parfois coupés par une lanière de cuir ; les voitures sont neuves mais les épaves des cargos rouillent sur le sable... Huambo, sise dans les terres, est une ville tout en immeubles : celle qui fut surnommée en 1912 la Nouvelle Lisbonne ressemble désormais - après cinquante jours de pilonnage intensif - à une nouvelle Sarajevo...
Lubango, proche de la frontière sud du pays, a été épargnée par la guerre ; avec ses petites villas, son Christ roi trônant au sommet de Sé Catedral... pour un peu on se croirait au Portugal.
Cuito, la capitale régionale de Bié, est presque entièrement détruite : elle servait, en 1994, de ligne de démarcation entre les factions militaires qui s’affrontaient à l’arme lourde, une sorte de ligne verte comme en connut Beyrouth... les murs sont entièrement criblés d’impacts, les fenêtres des rares immeubles encore debout sont toutes murées.
À Saurimo, à l’extrême nord-est du pays, dite "la ville des trafiquants", la guerre n’a eu que les échos d’une sorte de ressac lointain. Business et armes lourdes ne font pas toujours bon ménage...
Toutes ces destinations ressortent dans ce journal de voyage étrange et angoissant que l’on ne peut pas lire sans éprouver une immense compassion pour ce peuple broyé par les ambitions politiques de quelques chefs de guerre, mal endémique de l’Afrique tout aussi puissant et dévastateur que le Sida ; cette soif inépuisable de pouvoir qui brisa bien des pays et qui risque bien de fracasser la Côte-d’Ivoire contre la vitre sans tain de l’Histoire si l’on n’y prend pas garde. Ce livre est donc un témoignage mais aussi une leçon de vie, une leçon d’histoire que l’on doit appréhender et intégrer dans notre vision de l’Afrique. Une manière de dire que tout est possible malgré l’effroyable violence et le chaos qui s’abattit sur l’Angola. Mais désormais la page est tournée, et la vie doit refaire lentement son chemin...
Avec ses chronologie, carte et lexique, ce livre magnifique est aussi un manuel de géographie, une étude sociale et ethnique de l’Angola moderne, pays du métissage voué à un bel avenir si la folie des hommes parvient à s’éteindre...
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