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Pôle noir
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Rentrée 2006

Un chalet isolé au cœur de la Forêt Noire, en plein hiver, cerné de pièges à loup et nimbé des relents putrides émanant de carcasses porcines en décomposition : voilà qui vous plante un décor à coup sûr effrayant. Ajoutez-y un soupçon de tueur en série, un écrivain de polar et un vieillard au corps cassé se déplaçant en fauteuil roulant : s’amorce à n’en pas douter une "chronique des frissons annoncés". Et c’est bien du frisson pur jus que vous sert en abondance La Forêt des ombres...

David Miller est thanatopracteur. Marié à Cathy, une jeune femme au caractère bien trempé qui longtemps pratiqua la boxe anglaise, il est l’heureux papa d’une petite Clara... et d’un premier roman policier, fort bien accueilli par le public. Cela lui vaut une petite célébrité naissante, et déjà des ennuis - les sinistres assiduités d’une mystérieuse Miss Hyde. Mais aussi une curieuse rencontre : Arthur Doffre, un vieillard richissime au corprs en désuétude, cloué dans un fauteuil roulant, lui propose de mettre vingt-huit jours de sa vie entre parenthèses. En échange d’une luxuriante liasse d’euros, il devra le rejoindre en Forêt Noire avec sa femme et sa fille, dans son chalet isolé du monde, pour écrire son prochain roman. Sur un thème imposé par Doffre, que David devra traiter selon ses directives : le vieil homme veut un roman qui fera revivre un terrible tueur en série ayant sévi une trentaine d’années auparavant, le Bourreau 125. 
De l’écriture à contrainte... mais si bien rémunéréé que David se laisse convaincre. À son tour il convainc Cathy que c’est pour lui une opportunité de rêve, et ils rejoignent Doffre au jour dit. Mais le paradis blanc escompté sent la pourriture : le chalet possède un "laboratoire" où des carcasses de porcs sont abandonnées à la voracité des mouches... Il s’agit d’une "ferme entomologique" où ces carcasses servent à étudier les différentes phases d’invasion parasitaire sur les cadavres. Exactement ce qu’il faut pour stimuler l’imagination d’un romancier, précisera Doffre, qui a établi dans le laboratoire le "bureau" de David. Et peu à peu, c’est du cauchemar à l’état pur que les Miller vont absorber à la louche, chaque jour, jusqu’à la suprême nausée. Du cauchemar terrifiant, bien sanglant, saupoudré de poignées de haines attisées avec un machiavélisme diabolique...

Les amateurs retrouveront sans mal dans ce livre tout ce que leur aura apporté la fréquentation assidue des fictions à psychopathes - films, romans et séries télévisées - et des documentaires sur les tueurs en série. Ils se rappelleront bien sûr le Dr Lecter, et décèleront, aussi, un peu de Shining, un soupçon de Misery, et comme une vague pincée de Massacre à la tronçonneuse - j’en passe, peut-être des meilleures... Il est vrai que le thriller d’horreur est un genre aujoud’hui si prolifique qu’il devient impossible d’ouvrir un polar flirtant avec cet univers sans très vite ressentir la fameuse "impression de déjà vu". Tout finit par se ressembler, les expressions de jargon - "profileur", "mode opératoire", "psychopathologie criminelle"... - passent dans le langage courant ; le romancier doit désormais déployer des trésors d’ingéniosité pour ne pas être accusé de plagiat ou ne pas avoir l’air de se contenter d’adopter un modus scribendi. Une vraie gageure que d’innover tout en restant crédible.

Force est de constater que Franck Thilliez n’a pas vraiment réussi ce pari de l’inventivité dans un genre trop répandu - et ce ne sont pas les multiples références listées ci-dessus qui imposent ce verdict. C’est le récit lui-même, dans sa conception, qui prête le flanc aux critiques. La construction n’est pas en cause : la succession de chapitres relativement courts, aux chutes bien pensées, est efficace - l’auteur est un maître du rythme. Ni la cohérence interne, et encore moins l’écriture :
Et il resta là, seul dans la nuit.
Il souriait.
La peur ne se fuit pas. Elle se vit...
Et il adorait ça.

Ou encore :
Il se retourna brusquement, les pupilles explosées, l’acide des mots au cœur de l’iris.
Sans compter que Franck Thilliez manie les phrases elliptiques
avec une habileté redoutable ; le texte en regorge et pourtant jamais elles ne lassent : elles sont toujours convoquées au bon moment.

Alors où le bât blesse-t-il donc ? Dans les excès d’abord - à tous les niveaux l’auteur en "fait trop" ; huis trop clos, trop de cris, trop de hurlements, trop de tensions exacerbées, trop de "points de rupture"... et trop de dialogues : la plupart des répliques sonnent faux, leur registre est souvent décalé par rapport à ce qui, ailleurs, transparaît de la personnalité des protagonsites. Par exemple, peut-on ne pas rire de ce "Ferme-là, petit enfoiré de mes deux !" jeté par le Bourreau au summum de l’excitation ? Lui qui vient de révéler les pires aspects de ses manipulations machiavéliques, usant du langage soutenu d’un pervers à l’intelligence affinée, se satsifait d’une expression familière au possible pour empêcher David de parler ! Quant à ces cris, rendus typographiquement par ces voyelles répétées à l’identique -Daviiiiiiid ! ou Nooooon ! avec le point d’exclamation qui va avec - ils font bien sourire... Quoi que l’on fasse, l’écrit demeurera à jamais silencieux : les signes ne seront jamais que convention, non pas intonation ni inflexion, qui véhiculent l’émotion. Mais il y a des signes qui fonctionnent mieux que d’autres.
Outre ces excès, il y a les stéréotypes : situations et personnages déploient une belle galerie de clichés - voyez donc qui incarne le Mal absolu, la tête qu’a la schizo de service, la scène d’ouverture... etc.

Mais le roman est en partie sauvé par la superbe mise en abyme que propose Franck Thiliez : par-dessus l’épaule de David, il semble se regarder écrire et s’écouter imaginer. Quand David lance, par exemple, combien ce qu’il est en train d’écrire d’après documents est loin du lissage cinématographique on entend sans doute un peu de ce qui courait dans son esprit tandis que lui-même écrivait l’histoire de David Miller et du Bourreau 125. L’on peut aussi parier que l’exaltation morbide qui pousse David à s’immerger dans les dossiers du Bourreau et les vagues d’adrénaline qui le meuvent sont celles qu’éprouve l’auteur quand il entre en écriture.
L’un des chapitres les plus impressionnants est sans conteste le trente-et-unième, où passages narratifs à mi-chemin entre focalisation interne et regard hors champ alternent avec les pages dactylographiées alourdies de ratures : écriture et typographie se conjuguent pour restituer la montée progressive de l’ivresse écrivante. Délire, fiction et réalité vécue par David se mêlent en un texte cauchemardesque, un paroxysme de sang, de fureur et de frayeur - le "récit second", celui qu’est censé écrire David, commence de déteindre sur le récit premier, dont David est l’un des protagonistes. Ce jeu de va-et-vient, étrangement osmotique, entre les deux corps de récit, est magistralement mené.

Indéniablement, Franck Thilliez sait écrire : outre de beaux mouvements de plume, il a l’art et la manière de raconter une histoire - le suspense est savamment orchestré, et la cohésion interne du récit maintenue vaille que vaille malgré la complexité de l’intrigue. Alors pourquoi une horreur si outrancière, si évidente ? Pourquoi une telle surenchère dans des effets faciles auxquels l’alibi de la mise en scène créée pour stimuler l’imaginaire de l’écrivain n’apporte qu’une justification simpliste ? Pourquoi autant de stéréotypes, de clichés attendus ? Y a-t-il derrière ce déluge par trop complaisant un clin d’oeil malicieux aux auteurs de thrillers horrifiques, prodigues en outrances terrifiantes, et aux lecteurs du genre, avalant les pages au kilomètre sans se poser de questions du moment que ça saigne et que ça frissonne ?
Peut-être... Mais alors il eût fallu que d’autres indices, plus convaincants et plus subtils à la fois, viennent inviter à une lecture au second degré.



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Isabelle Roche, le 25 septembre 2006 - article2613.html
Franck Thilliez, La Forêt des ombres, Le Passage, août 2006, 394 p. - 19,50 €.
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