Que diriez-vous d’une petite portion de Rhubarbe pour pimenter un peu votre rentrée livresque et la tirer des sempiternelles ornières creusées par les best sellers, les "incontournables" et autres livres soi-disant "chocs" jetés en pâture à toutes les bourses à grand renfort de campagnes publicitaires ?
En dehors de l’immédiat éphémère et des tonalités convenues, un zeste de Rhubarbe, donc. Plante dont je n’avais, avant d’en découvrir les vertus littéraires grâce à Alain Kewes, qu’un triste souvenir - celui d’une compote filandreuse, grossière de texture à cause des morceaux durs de fruits qui obligeaient à la mâcher longuement et que je devais malgré tout, moi qui n’aimais que le lisse, le velouté, le doux, avaler sans en rien laisser car il ne sied pas à un enfant de bouder ce qu’on lui sert. Mais aujourd’hui les livres m’ont réconciliée avec ce végétal dont le nom est aussi rêche que le goût...
Il est toujours fascinant d’écouter un éditeur raconter sa passion du livre, qui excède l’amour des textes et s’attache avec une égale ferveur aux matériaux - papier des pages, matière des reliures... - et à la typographie, aux tracés d’encre qui donnent vie aux mots. C’est un plaisir rare que de recueillir ces propos pour ensuite vous les transmettre. Mais ce partage ne suffit pas à porter où il le mérite le travail d’un éditeur, ni à lui attirer des lecteurs supplémentaires. Il faut parler de ses livres. Vous connaissez déjà Mécomptes cruels, de Georges-Olivier Châteaureynaud. C’est un peu... court pour avoir une juste idée des nuances que peut prendre la saveur de la Rhubarbe. Je vous invite à en remâcher quelques bouchées avec trois singularités de plus - deux que j’emportais dans ma besace en quittant Alain Kewes le 13 juillet dernier, Le Désert de l’empailleur, de Ghislain Ripault et Le Crible - Anamnèse de Denis Borel, puis Moi aussi, d’Alain Kewes, le fameux "n° Zéro" de la maison, que je recevais par la Poste un peu plus tard...
Alain Kewes, Moi aussi 
(dessins de Michel Tremblay)
Le "n° Zéro"... la lettrine, si l’on veut, des éditions Rhubarbe, qui a initié leur naissance en tant que structure éditoriale. Le terme de "lettrine" vient tout naturellement car le livre est bien une initiale ornementée. D’abord parce qu’il comporte, outre l’image de couverture, sept dessins de Michel Tremblay. Et puis le texte lui-même est comme une succession d’ornements...
L’histoire en soi est fort banale : il s’agit, pour dire platement les choses, d’un trio de randonneurs - un couple et le narrateur - randonnant de conserve pendant quelques jours au cours desquels ledit narrateur n’aura de cesse que de lutiner l’épouse de son compagnon, quasi sous ses yeux. La donzelle se prête, du reste, avec une malice consommée aux assiduités de son amant.
Mais tout cela vous est narré... en alexandrins rimés, qui jouent constamment sur la polysémie des mots, l’ambivalence des situations, les symboles et métaphores dardant ( !) leur sens second sous celui, dénoté, des expressions les plus courantes. Les sous-entendus, les méprises font sourire, et le sourire s’élargit à la lecture de ces délectables fioritures que sont les passés simples de première et seconde personnes du pluriel, aux profondeurs circonflexes, et ces imparfaits du subjonctif dont le plus goûteux exemple (deux d’un coup !) est peut-être celui-ci, lancé dès la première page :
J’eusse aimé que vous la dressassiez, fol souhait
Eût-on pu tisser plus réjouissante vêture à un conte érotique somme toute egrillard et fort cru ?
Laissons à Michel Host, qui signe la quatrième de couverture, le soin de tresser à l’auteur les lauriers qui lui sont dus :
Aujourd’hui, Alain Kewes, qui n’a rien d’austère, s’inscrit dans cette filiation gaillarde, aimable, drolatique, bucolique, pétillante et joliment renversante : il ne veut que nous faire plaisir,et, avouons-le, ce plaisir-là nous ne le boudons pas.
Ghislain Ripault, Le Désert de l’empailleur
En fait de désert, c’est plutôt face à une forêt que l’on se trouve à peine ouvert le livre. Une forêt digne d’un conte issu de la "matière de Bretagne", sombre et profonde pour mieux laisser le lecteur errant aller en quête d’aventure... Une forêt touffue, embroussaillée, où mots et phrases buissonnent dans une effusion folle, où il faut tailler sa route en toute vigilance car à chaque détour de mot ou presque se tient un croc-en-sens qui déboussolle et étourdit. Impossible ou presque de déceler une ligne narrative, aussi accidentée fût-elle, qui serait rassurante et installerait une familiarité, malgré d’évidentes balises - trois parties que la mise en page distingue, des dialogues, des personnages identifiables...
Ce sont, en fait, m’a-t-il semblé, les mots et leurs sens qui sont à la fête par-delà toute entreprise narrative - mais sans que l’auteur ait totalement renoncé à celle-ci. Et je me suis maintes fois émerveillée :
Le corps était somptueux comme la délinquance aux ailes de crime.
Et plus loin :
L’important c’est de marcher dans la comptine. Marcher. Ne pas être trop regardant quant aux moyens de locomotion, les moyeux dirait l’autre qui est un je valant n’importe quidonc.
Dans cette sorte de foire d’empoigne des syllabes, des musiques et des significations - premières, secondes, tierces et davantage... - qui dérapent et se chevauchent, on sent poindre un soulèvement tempêtueux contre l’artistiquement correct admis et salué jusque dans ses pseudos-scandales qui participent de l’ordre établi.
Pour dire vrai je ne me suis pas enfoncée très avant sous les frondaisons... Les mots et les phrases y vont trop vite pour moi et, s’emballant sans retenue, ils m’ont rejetée pantoise à leur abord. Mais si je préfère, pour l’heure, laisser ce drôle de désert-là à ses secrets, je ne dirai pas pour autant "Désert jamais plus je ne reviendrai à ta source" : j’y pressens trop de belles merveilles pour n’avoir pas envie de tenter à nouveau de soutenir la lutte. On le sait : demain est un autre jour...
Denis Borel, 
Le Crible - Anamnèse
Ici le ton n’est plus aux jeux de sens et de langage, ni à la gaudriole. Le propos est grave et beau, beau de cette grâce ineffable qu’ont toujours les nostalgies et les douleurs enfouies. C’est le texte le plus limpide sur le plan formel et, paradoxalement, celui dont il est le plus difficile de parler. Parce que l’histoire qui s’y lit, en toute clarté, n’en épuise pas l’impact, non plus, d’ailleurs, que l’insigne délicatesse d’écriture... Le texte touche le lecteur à un niveau très secret, très intime - ce qui installe un complexe jeu de miroirs puisque ce lieu lointain est précisément celui où va s’aventurer Simonet, le personnage central du récit : amnésique, Simonet séjourne en clinique de repos. Le Dr J. M. l’aide à retrouver l’accès à ses souvenirs en le poussant à coucher par écrit ses réminiscences - des réminiscences qui le ramènent à des silences imposés, à une parole empêchée, à des exutoires littéraires et poétiques. Aux "femmes de sa vie", aussi : sa mère décédée, Pauline, sa tante Lucienne, et sa marraine Pimpre.
Quelques Notes du docteur J. M viennent rompre les paragraphes du journal tenu par Simonet - c’est la première phase de l’anamnèse, celle correspondant à son acception courante : l’interrogatoire médical du patient ou de ses proches. Vient ensuite le seul flot ressouvenant de Simonet...
En dernière page, trois articles extraits de L’Alphabet de l’Ombromane - "Joie", "Ombromane", et "Vision". Ces définitions sont comme un éclairage d’appoint, semi-dirigé, sur ce qui précède ; la lumière en est subtilement changée, sans qu’il soit possible de dire comment, ni dans quelles proportions.
À humer les vieilles senteurs de jardin ombragé, de mur mangé au lierre et de bibliothèque, à longer les couloirs de la "clinique", à s’attarder entre les quatre murs blancs de la chambre ou dans le cabinet du Dr J.M, on est un peu chez Proust, un peu chez Maupassant. La première personne arpentant les sentiers pleins d’éboulis de la mémoire et s’efforçant de rejoindre Pauline reste très proustienne - il faut ajouter la tonlité générale de la langue et les grâces discrètes, un peu désuètes, de l’écriture - et la forme du "journal", exigé à titre thérapeutique par le médecin, évoque ces textes de Maupassant montrant un narrateur interné - ou cuvant sa démence dans une solitude en circuit fermé - livrant au papier, jour après jour, ses pires cauchemars.
Le Crible, c’est un peu tout cela, pas tout à fait cependant, et bien plus qu’un texte superbement composé, musical et poétique, dont on aurait envie de citer chaque phrase pour être sûr de témoigner au mieux de sa beauté. La portée du Crible dépasse ses seuls mérites littéraires : ce que Simonet parcourt, l’objet de son "journal" qui devient l’objet du livre de Denis Borel - se mettant ainsi en abyme de mémoire - est la figure, le symbole de ce chemin douloureux et doux que chacun porte en soi comme un périple sacré et dont chaque station marque le point origine d’un aspect de sa personnalité. Le Crible met chacun face à ses oublis, volontaires ou non, et ce sont des vertiges souvent trop obscurs...
Ombromane (de ombre, lat. umbra)
C’est, au sens propre, un montreur d’ombres (qui les fait avec ses mains), mais grande est la tentation de l’assimiler à ses créatures,de faire de l’ombre sa substance et son élément (...)
(Alphabet de l’Ombromane - extraits)
Ces trois livres inordinaires et bizarres permettent de comprendre ce qu’est "l’esprit Rhubarbe" - mais ils ne le résument nullement : pour cerner au mieux ce que peut être cet "esprit", il faut considérer le catalogue tel qu’il est à ce jour et ses développements à venir, annoncés sur le site de la maison.
Et la Rhubarbe de se faire moins barbare, sans pourtant perdre de cette âpreté séduisante qui surprend...
Il y a 9860 signes dans cet article.