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Rentrée 2006

Du Réalisme !

Gustave Courbet (1819-1877) n’est pas le rustre auquel d’aucuns aimeraient nous faire croire mais un génie sans pareil. S’il a le verbe haut c’est qu’il est entier, et s’il écrit truffé de fautes d’orthographe c’est qu’il est pressé, qu’il se fout de la forme et ne se concentre que sur le fond. Libre, il est un révolutionnaire qui aspire à une autre société, à l’égalité pour tous, et ne cache pas ses sympathies pour les thèses communistes qui viennent de voir le jour. Il est un homme pétri de convictions, un amoureux de l’amour, un bâtisseur d’idéaux, un idéaliste. Un utopiste surtout. Bref, un artiste jusqu’au bout de ses doigts et au plus profond de son âme : Courbet est un humaniste. Un homme concret qui a des projets pour ses compatriotes et qui vit les deux pieds sur terre tout en ayant souvent la tête dans les étoiles. Lorsqu’il peint, ce ne sont pas des chérubins qu’il couche sur sa toile mais le réel qu’il a en face de lui. Un réaliste donc Courbet, un peintre des tripes et du sang car c’est rien que du foutre la peinture ! et si ça ne jaillit pas, c’est rien que triste, rien que de la pisse ! tu bois de la bière, tu pisses ! ça ne suffit pas pour peindre, il faut le reste...

Courbet n’est rien d’autre qu’un capharnaüm de mots, une sorte de bric-à-brac de maximes emportées qui font souvent rire de lui, mais il n’en a cure. Il se sait château de sable pris par les eaux, de la poudre aux yeux qu’il jette à la face des bourgeois dans ses peintures mais il a conscience de son énormité, de l’outrage qu’il commet trop souvent ; et parfois il culpabilise et l’angoisse le saisit, alors il boit. Il boit comme jamais un homme n’avait bu. Mais il sait aussi qu’il est en train de devenir le plus grand peintre du XIXe siècle. Au diable Manet et Cézanne ! Au diable Baudelaire qui l’a abandonné alors qu’ils furent amis, un temps, le temps de la Bohème de Murger, de la fondation du mouvement réaliste, de l’amitié de Champfleury, du temps des beaux jours de la brasserie Andler, rue Hautefeuille, à deux pas de l’atelier de Courbet où, coïncidence, Baudelaire était né !

Il ira donc seul. Il peindra son désir et jaculera sa créativité, seul face à tous. Il honorera la femme car d’elle seule naît son inspiration. Et à 26 ans, Courbet avait déjà tout compris, il savait très exactement ce qu’il voulait et son plan devait le mener à la réussite totale, ou à rien. Il savait ce que Tocqueville avait dit dans les années 1840, c’est-à-dire à peu de choses près, à la même époque. Il savait que le romantisme était à l’agonie, que les cafés où se tenaient les cénacles de la Bohème commençaient à subir l’influence des écrits de Balzac (Illusions perdues) qui faisait souffler sur tous, à commencer par l’artiste, le vent de l’ambition de la modernité... Cette réflexion nouvelle sur l’ambition va donner des ailes à Flaubert et un formidable coup de fouet à Courbet qui peindra l’œuvre qui doit tous les tuer en éclatant comme une bombe à la prochaine exposition du Grand Palais.


L’Atelier, 1855

C’est pour lui rendre hommage que François Dupeyron a inventé cette histoire. Cette rencontre impossible avec Mona, une jeune prostituée de 25 ans, dans un bouge de Genève. Mona qui ressemble à s’y méprendre à Jo, la belle Irlandaise, le modèle de sa vie, la femme de ses rêves. Celle qui fut à l’origine de tout... Et Courbet se confie le temps d’une nuit à cette jeune inconnue pour expier et tenter d’oublier tout en se souvenant de ses erreurs (ah cette fameuse idée de déboulonner la statue de la place Vendôme !). Pour se souvenir aussi des merveilleux instants passés avec les femmes qui l’accompagnèrent dans sa vie, et pour témoigner aussi de ce que fut son chemin de croix, son procès, son emprisonnement et son exil en Suisse pour fuir cette France devenue folle. Histoire de l’Histoire qui l’a traversé, le foudroyant face aux événements dans ses actes et ses espoirs impossibles.

François Dupeyron use d’un style oral pour redonner avec brio et enthousiasme voix à Courbet : phrases entrecoupées, absence de verbe et ponctuation syncopée, lyrisme endiablé et sonorités rauques épinglées de grossièretés... Dans cette confession éthylique jusqu’au bout de la nuit il donnera corps et sens à la quête impossible du peintre. Écorché vif, mordant et poignant à la fois, Courbet s’en va sur l’air du jeu narrer les rencontres qui ont marqué sa vie : Proudhon, Vallès, Delescluzes... etc. Et l’épisode le plus important de sa vie : la Commune...
Mais de cette parenthèse de l’Histoire on retiendra aussi, par jeu, par provocation, la genèse de L’Origine du monde. Ce tableau unique, cette profanation exemplaire de la bienséance en exposant le con de Jo ainsi offert à la face du monde pour redessiner la carte des priorités. Car aucun tableau au monde ne peut tenir la comparaison. Courbet a asséné le coup de grâce à toute la profession, il a signé le tableau unique. Essentiel. Parfait. L’Origine du monde est à lui seul le résumé absolu de la condition humaine. Il n’y a plus de regard face à l’œuvre, il n’y a que la femme et la beauté absolue. La femme d’avant le regard, d’avant l’homme car il faut le dire : avant l’homme, il y a la femme.


L’Origine du monde, 1866

Un livre choc. Un livre essentiel. Pour aimer cette histoire universelle racontée par le père de la nation telle qu’elle aurait du être, il faut aimer Courbet, mais si l’on n’y connaît rien en peinture et encore moins en histoire de France, l’on aimera aussi ce livre car il véhicule le souvenir d’une idée folle, une société sans armée ni haine ni violence. Une impossible rédemption du plus charnel des peintres français narrée avec miel et piment pour un grand moment de lecture.


Autoportrait, 1849

PS - Pour les inconditionnels de Courbet, il est fortement conseillé de se plonger dans la biographie signée Michel Ragon (que François Dupeyron a d’ailleurs étudiée avant d’écrire son roman) :
Gustave Courbet - Peintre de la liberté, Fayard, 2004, 489 p. - 23,00 €.



Il y a 6036 signes dans cet article.
François Xavier, le 11 septembre 2006 - article2602.html
François Dupeyron, Le Grand Soir, Actes Sud coll. "Domaine français", août 2006, 271 p. - 19,00 €.
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