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Le 22 septembre prochain, Jean-René Huguenin aurait eu 70 ans : il s’est tué le 22 septembre 1962, à 26 ans, sur la route de Paris à Chartres, alors qu’il regagnait la caserne où il avait été affecté pour y accomplir son service militaire. Il nous a laissé un unique roman, La côte sauvage, et un Journal. Une œuvre quantitativement modeste, pourtant célébrée en son temps par Mauriac, Aragon, Jouhandeau. Et dont le succès ne s’est jamais démenti depuis à en juger par ses rééditions constantes en poche.

On devine plus ou moins, à le lire, ce que Jean-René Huguenin aurait pensé de ce temps que nous vivons, lui qui était de tous les espoirs, mais aussi de tous les questionnements, de toutes les incertitudes d’une époque pas si lointaine, l’aube des sixties, où la littérature était encore une grande affaire. Il suffisait, alors, que s’élève la voix d’un écrivain pour que toutes les oreilles se tendent. L’autre jour, j’entendais dire que beaucoup se sentent encore perdus de ne pouvoir plus aller frapper à la porte de Sartre, fût-ce pour apprendre du philosophe à interpréter l’actualité ou simplement le cours de leur vie - comme on se fait lire les lignes de la main - et pour recueillir des réponses qu’aucun article de presse n’apportera jamais. Frapper à la porte de Sartre, ou à celle d’Aron, certes, mais aussi d’Aragon voire de Mauriac, à des antipodes qui n’étaient pas que géographiques. Comme si ces hommes-là, penseurs ou poètes, avaient détenu les clés permettant de s’y retrouver. Bigre, un siècle semble passé, depuis.

On se dit maintenant que Jean-René Huguenin (J-R H = Je rends heureux, d’après Jean-Edern Hallier, son complice lointain) était de ces interlocuteurs qu’on aurait aimé avoir. Le plus extraordinaire, peut-être, est que malgré le temps il le soit devenu malgré lui, quoiqu’à sa façon naturellement, alors qu’il a déjà beaucoup plu et beaucoup neigé sur la pierre qui le recouvre, écrivait François Mauriac dans sa préface au Journal. Qui nierait que par-delà le fleuve des années, cette voix si attachante, qu’on entend au fil de ce Journal, ait en effet gardé intacte sa force de conviction sinon sa "modernité", nonobstant de trompeuses apparences ?

Sans doute, les préoccupations qui s’y font jour paraissent-elles quelquefois plutôt éloignées des nôtres. Pour certains, par exemple, il sera permis de sourire à tel aveu dont l’auteur de Thérèse Desqueyroux nous assure, pour sa part, qu’il signale le secret de tout (Il n’y a que Dieu !), à d’autres, également, de commune inspiration, mais où Mauriac, lui, voit le motif récurrent de son enchantement de lecteur et, laisse-t-il entendre, la pierre angulaire de tous les écrits de Huguenin.

Impossible, pour autant, de ne pas penser que chacune des joies - ou des doutes - que ce miroir d’une vie trop tôt interrompue nous renvoie, concourt d’abord à tracer, à travers celui d’une époque révolue, le portrait de l’adolescence éternelle, en quête d’amour et, en somme, d’absolu, quels que soient les chemins qu’elle emprunte pour en témoigner. S’il était besoin, cela suffirait à expliquer l’intérêt que des générations successives de jeunes gens n’ont cessé de trouver à ces confidences : elles sonnent telles des réponses à des interrogations qu’aucune révolution sociale ne suffira à apaiser.

Quant au reste, on demeure sensible tout autant à l’évocation de figures qui se succèdent, amours, amitiés, rencontres de hasard, compagnons enfin (outre Jean-Edern Hallier, Philippe Sollers, Jean-Pierre Faye, Renaud Matignon... tous anciens du lycée parisien Claude-Bernard où professait un certain Louis Poirier, plus connu sous le nom de Julien Gracq, qui fut leur premier mentor), compagnons surtout d’une aventure fameuse, laquelle fit les grandes heures de la littérature de ces années-là : Tel Quel qui relayait avec éclat celle de la Nouvelle Revue Française entreprise quelques décennies auparavant par l’aréopage piloté par Gide, en fixant les balises d’une nouvelle avant-garde résolument tournée vers la remise en cause des maîtres classiques.

Il est vrai, de cette aventure Jean-René Huguenin fut, au moins au début, un des artisans les plus actifs mais bien vite il se sentit en porte-à-faux avec ses postulats. Pour finir, il déclara forfait : il n’avait pas le cœur assez sec. Trop attaché aux mots et à leurs sens pour venir à leur préférer au bout du compte des systèmes et des idées peu aptes à satisfaire aux exigences de l’artiste passionné qu’il était, trop respectueux de la littérature, aussi, qu’il plaçait au-dessus de tout, sans parler des maîtres qu’il s’était choisis, pour n’avoir pas à craindre de s’y fourvoyer.
La poésie mélancolique qui enveloppe La Côte sauvage témoigne à l’évidence, et de manière admirable, de sa véritable nature, qui était celle d’un solitaire. Nul doute en effet que dans cet unique roman, Jean-René Huguenin n’ait mis beaucoup de lui-même. Récit poignant, en vérité, que celui de cette vie d’Olivier dont l’amour "interdit" le confronte jusqu’au vertige au pressentiment d’une fatalité qui emportera son créateur deux ans plus tard dans les circonstances troublantes que nous connaissons.

Pour le coup, on ne peut pas ne pas se souvenir de l’ultime entrée du Journal, datée du 20 septembre 1962 :
Ne plus hésiter, ne plus reculer devant rien. Aller jusqu’au bout de toute chose, quelle qu’elle soit, de toutes mes forces. N’écouter que son impérialisme.

Ultime message d’un romantique égaré dans son siècle...



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Didier Hénique, le 10 septembre 2006 - article2600.html
Jean-René Huguenin,
 La Côte sauvage, Seuil coll."Points", janvier 1997, 171 p. - 4,95 €.
 Journal, Seuil coll. "Points", mai 1997 - 6,95 €.
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