Que dire lorsque des auteurs de BD mettent un point d’honneur à respecter le calendrier parfois très serré, fixé par l’éditeur, réduisant ainsi du mieux qu’ils le peuvent l’attente des lecteurs accros à leurs séries, tandis que le chroniqueur, celui-là même qui au terme d’un tome avoue son impatience de lire la suite, laisse passer plusieurs mois avant de parler de ces suites-là ? Tout bonnement que ledit chroniqueur défend bien mal ce qu’il adore. Que Paul Teng, Cristina Cuadra, Rudi Miel, Jean-Claude Servais, John Cassaday et Fabien Nury me pardonnent : j’ai lu et relu la suite de chacune des séries évoquées ici - L’Ordre impair, Je suis légion et le dyptique L’assassin qui parle aux oiseaux - avec un plaisir immense. Pourtant je n’en ai encore soufflé mot : je me suis paresseusement abandonnée au bonheur bien confortable d’une lecture brute, dénuée de toute perspective analytique. J’ai laissé l’histoire me happer et les dessins me ravir. Mais voilà : ce n’est pas rendre jsutice au travail des auteurs - ni à la générosité des éditeurs qui envoient leurs livres sans ciller .
Prendre du retard, fût-il considérable, dans le traitement des ouvrages que nous recevons offre toutefois un petit avantage : le temps écoulé depuis leur publication leur a parfois permis de connaître d’heureux aléas que nous sommes, alors, en mesure de mentionner... Je voudrais avant tout dire un mot du très beau magazine bimestriel que publient désormais les Humanoïdes Associés : L’Humano, en toute simplicté... À noter qu’il complète le site des mêmes Humanos et n’en redouble pas le contenu. Richement illustré, il offre un aperçu bien nourri de toutes les nouveautés à paraître, propose des interviews d’auteurs et livre une pléiade d’informations d’où je tire les nouvelles suivantes : Je suis légion est en train d’être adapté au cinéma avec, aux commandes, Fabien Nury pour le script et John Cassaday pour la réalisation. Le tournage doit commencer l’an prochain, en Croatie. Je rappelle au passage que 2006 aura été une "année Nury" : il a signé le scénario du film Les Brigades du Tigre - sorti au printemps - et cet automne, il est à nouveau à l’honneur pour la sortie du tome 3 de la série W.E.S.T (publiée chez Dargaud). Quant à John Cassaday, il a été récompensé aux Eisner Award 2006 - mais vous en apprendrez plus en vous abonnant à L’Humano (c’est gratuit)... Trêve de ronds de mots et abordons, enfin, l’essentiel : les al-bums !
Je suis légion - Tome 2 : "Vlad"
Légion... ou la résurgence, en pleine Seconde Guerre mondiale, des vieilles légendes vampiriques d’Europe centrale, transposées ici dans le contexte scientifique et militaire de la sempiternelle quête qui motive toutes les armées : la création du soldat parfait - obéissant sans discuter, inaccessible aux doutes autant qu’aux émotions, et marchant au combat jusqu’à tomber en pièces. Le premier tome s’achevait sur un affrontement-test d’une violence rendue insoutenable par le regard vide, hagard, des pions humains guidés par Ana, l’étrange fillette roumaine que les villageois appellent strigoï. Au milieu des décombres encore fumantes de l’assaut émerge, imparfaite mais laissant deviner tout son potentiel de perfectibilité, la figure du solddat idéal tel que le rêve Rudolf Heyzig, l’obergruppenführer en charge du "projet Légion". En face, du côté allié, les services secrets anglais enquêtent sur la mort mystérieuse de Victor Thorpe tandis que se fomente une opération commando pour éliminer Heyzig.
Reprenant la construction alternée du tome 1, le second nous permet de suivre, par séquences successives, ce qui se joue entre la nuit 30 et celle du 31 décembre 1942. De Londres, où Stanley Pilgrim et son équipe continuent leurs recherches, aux montagnes de Transylvanie - tantôt du côté de la forteresse où séjourne Heyzig, tantôt au village où vit Ana, avec quelques incursions à Madrid où s’est rendu l’espion allemand Hermann von Kleist, le récit va d’un lieu l’autre, imprimant à la narration un rythme haché qui ne laisse aucun répit. Le lecteur doit, de plus, garder les yeux grands ouverts tant le dessin a un rôle narratif primordial, car les dialogues sont plutôt laconiques et les didascalies rarissimes. Ce qui n’était qu’allusion dans l’album précédent s’éclaircit ici au travers des trouvailles et conjectures de l’équipe de Pilgrim : derrière le projet militaire nazi appelé "Légion" se cache le prolongement de l’histoire de Vlad Dracula Tepès, commencée au XVe siècle... Sang, feux, ténèbres... joyeux brasier en vérité pour silhouetter le mal absolu, l’affrontement abominable entre deux frères sanglants, Vlad et Radu, se cherchant l’un l’autre par-delà les siècles et les lignes de partage qu’impose la guerre, établissant chacun de leur côté, par le sang comme par l’esrpit, une chaîne terrifiante qui noue ensemble plusieurs individus.
Mais comme toute grande histoire traitant du Mal absolu, Je suis légion se tient hors d’un manichéisme simpliste et outrancier : dans chaque camp sont à l’œuvre des antagonismes internes, plus ou moins secrets, relevant de forces qui transcendent le face-à-face Alliés/Nazis. Reposant sur des personnages tout en ambivalences, en contradictions intérieures tragiques quand ils n’usurpent pas leur identité, touchant de surcroît à deux sujets qui pour nous tiennent du tabou - la transmission par le sang et le nazisme - Je suis légion est une série qui dépasse de très loin ce qui se produit habituellement autour des thèmes du vampire, de la possession maléfique, ou encore de la "fabrication" de monstres à partir d’êtres humains par l’entremise de diverses manipulations.

Avec une palette très sombre, toute d’écarlate et de bleu nuit, trouée par endroits du jaune luminescent des explosions et des incendies, ce second volet paraît s’enfoncer dans la noirceur : les corps déchiquetés s’accompagnent de trahisons caractérisées, de doubles jeux à demi démasqués - et à la dernière page, l’ultime planche est calibrée au plus juste pour porter à son paroxysme l’inévitable "effet d’attente". Servie par le dessin si singulier de John Cassaday, très dynamique dans ses cadrages qui prennent de biais les scènes les plus mobiles mais qui, en même temps, semble geler le mouvement, l’abstraire de sa propre vitesse en l’entourant du silence graphique instauré par l’absence de ces fines lignes transcrivant d’ordinaire gestes et déplacements - un dessin qui, aussi, oppose l’hyperréalisme des regards et des visages, si finement modelés, à la stylisation extrême des décors, et engendre des cases à la composition fascinante qui supporteraient très bien d’être transposées sur toile et ne déshonoreraient pas les cimaises d’une galerie d’art contemporain - Je suis légion, donc, est une fresque magnifique dont on attend imaptiemment de voir ce qu’elle donnera adaptée au cinéma...
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John Cassaday (dessin) & Fabien Nury (scénario), Je suis légion - Tome 2 : "Vlad", Les Humanoïdes Associés, janvier 2006, 56 p. couleurs - 12,90 €.
P. Teng (dessin), C. Cuadra & R. Miel (scénario), L’Ordre impair - Tome 3 : "Rome 1644", Le Lombard coll. "Polyptique", février 2006, 48 p. couleurs - 13,00 €.
Jean-Claude Servais, L’assassin qui parle aux oiseaux - Tome 2, Dupuis coll. "Aire libre", novembre 2005, 48 p. couleurs - 13,50 €.
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