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À la vie, à la mort

J’ai beaucoup lu pendant mes longues vacances. Zola, Mansfield, Pascal, Beauvoir, Buzzati, Julien Green, Jean-Jacques Rousseau (Ah Les Confessions), Diderot (Ah les Lettres à Sophie Volland !), Manon Lescaut (alerte, chef-d’œuvre)... Anatole France (eh oui !)... Retour aux passions de jeunesse. C’est de ces lectures que j’aurais voulu vous parler ! Dire ce qu’il en est de ces secondes lectures quand le temps a passé et que Julien Green devient banal, ringard et noyé d’eau bénite ? Que Diderot est bien plus subtil encore, Rousseau toujours exceptionnel dans ses sublimes gémissements.
Mais rentrée littéraire oblige ! Tout se répète songe-t-on. Et on est déjà lassé.

Mais il y a des surprises, de magnifiques surprises, des surprises qui font frissonner d’aise et vous réconcilient avec la littérature. Se dessinent aujourd’hui des talents neufs qui ne craignent pas d’écrire sans référence, inventent leur style, plongent à corps retrouvé dans la vie telle qu’elle est quand on ose l’écouter dans ses marges et ses excès (mais peut-on parler de vie excessive quand tout autre vie nous semble terne à crever ?)
J’ai réuni deux auteurs : l’un, Alain Absire, rôdé depuis des années à la production de romans toujours insolites et accomplis, l’autre, Bernard Deglet, magique dans sa première tentative, un coup d’essai/coup de maître.

Le plus innovant des deux, le plus jeune en quelque sorte, c’est Absire qui publie un roman superbe, débridé, d’un délire stupéfiant. Deux personnages sur un lit avec témoins est un roman en tous points révolutionnaire, je veux dire qu’il n’accepte aucune école, invente sa propre écriture et sa propre structure au plus près du thème envisagé. Il recrée la vie intime de Francis Bacon (Frankie), à partir des œuvres de l’immense artiste. La création et la passion conjuguées en larges masses de couleurs. Absire impose à son roman et enfante les mêmes distorsions (hautement maîtrisées) que celles que subissent les personnages de Bacon sur la toile, la vie hypertrophiée déjà visitée par la corrosion et la mort, le corps dans son réalisme le plus impudique, le flux du sang qui s’écoule dans les pires excès d’une existence vouée à l’alcool et au sexe pour mieux atteindre la substance cachée d’un art qui accepte d’arracher le premier épiderme qui n’est que social.

Cette particulière biographie réinventée, donc vraie sinon véridique, serait déjà une prouesse. Mais Absire ne s’arrête pas là. Il catapulte dans son récit un deuxième personnage, Tony, le modèle soumis au sacrilège de la déformation créatrice, devenu l’amant, progressivement l’unique. Tony est cet autre indispensable dans sa différence. Ici je m’interromps : Absire entre dans le vacarme de ce qui est l’essence de la passion homosexuelle, la frénésie brutale, autant de sévices corporels pour masquer l’inconsolable quête des hommes torturés par le culte de la masculinité. Comment à la fois préserver le désir (le corps de l’homme dans sa stricte virilité) et s’effondrer dans l’amour de cet autre qui vit les mêmes fantasmes ? Absire décrypte cette parade des hommes amoureux. Jusqu’à ce que se substitue à cette déflagration de gnôle (d’eau de vie ?), de drogue et de vénalité, l’abandon salvateur à l’infini de la tendresse masculine. Seul Genet a su (Pasolini peut-être, Guibert parfois) accéder à ces monstrueux paradis... eh oui ! il reste des écrivains féroces qui ne font pas le jeu des "nouveaux homos" et ne singent pas les romans roses... je m’arrête là, ne choquons pas ces affamés de mariage, d’adoption d’enfants, passionnés de cocotte-minute et de bienséance.

Absire a capté étape par étape la progression d’un couple d’hommes qui se guette sur le lit de leurs ébats sensuels jusqu’au renversement des rôles. Frankie, peintre déjà célèbre qui flambe et brûle les idoles du conformisme, argent débordant des poches, tombe sous le charme d’un gigolo format classique, beau gosse des quartiers pauvres, habitué des passes monnayées, de la prison et des expédients plus que douteux, mais soucieux de son allure, méticuleux (fashion victim comme tous ceux qui sont privés d’un statut social), inculte mais curieux, doux et ombrageux. Frankie croit soumettre Tony, l’installe chez lui et l’immortalise sur ses toiles, le fait photographier, l’exhibe, le colonise. Tony se plie, mais résiste.
Lentement l’amour réciproque dulcifie le prolétaire et bouleverse l’artiste. Cassé, défiguré sur les toiles par celui qui (au lit) tombe en pâmoison sur son corps si émouvant de beauté, Tony découvre l’infini de l’amour.

Alain Absire fonce aux extrêmes paroxystiques d’un projet ô combien audacieux. La connaissance de l’œuvre de Francis Bacon est sûre et passionnelle. La psychologie est étonnante de cruelle lucidité. Les monologues de Frankie et de Tony alternent comme se heurtent les corps jusqu’à ce qu’ils se fondent dans la jouissance et l’admiration réciproques. Le duo d’opéra final fait rugir les cintres. L’écriture est dense, épaisse et pourtant limpide, amalgamant - comme Bacon sur ses toiles - des éclaboussures, des épaisseurs, des lavis rutilants et des zébrures torrides. Deux personnages sur un lit avec témoins est un très grand roman sur l’art considéré comme le massacre ritualisé qui ressuscite l’amour.

Notre jeune auteur (jeune = premier roman) Bernard Deglet possède la même maturité qu’Absire. Découvert par Maren Sell (une éditrice au service honnête de la littérature), il joue sur un autre registre et s’il n’a pas les audaces d’Absire, il en possède d’autres, plus souterraines mais qui visent le cœur sensible des éternels paumés qui ne vieillissent pas, luttant en sourdine contre un monde qui refuse le rêve et l’espoir. Probable le mercredi est un joyau d’ironique sagacité. Et avec quelle apparente pudeur, combien d’humour et une authentique autodérision, l’auteur décrit ces errants de tous bords qui viennent s’abreuver à l’elixir de la fraternité dans un café de coin de rue, Le Balto. On est censé discuter foot pour ne pas avouer le besoin lancinant de chaleur humaine, désir camouflé par la désinvolture et la mise en scène des obsessions personnelles.

Au Balto, Probable (c’est son nom improbable) retrouve de drôles de mecs : Corvisart, Rappoport, Mombril, Roumette, Pipe, Zao... et les autres qui - comme dans un film de Sautet qu’aurait surveillé Rohmer sur un scenario de Diderot - n’en finissent pas de commenter le monde tel qu’il est, imaginant un monde tel qu’il devrait être. Mais le plus grave, le piège ambigu c’est que chacun se persuade d’être libre à l’intérieur du système, de s’y être coulé quasiment de son plein gré, de s’y mouvoir librement, et même de pouvoir s’il le fallait remonter le courant, ou tout simplement regagner la rive et y prendre pied. Ce n’est là bien sûr qu’une illusion, mais ce qui est grave, c’est que de marginale, elle est devenue centrale...

Roman philosophique, roman d’amitié, roman d’amour, Probable le mercredi est pétri d’intelligence. On s’étonne que ces évidences qui s’élèvent en volutes dans le Balto ne crèvent pas le ciel et ne retombent pas en neige purificatrice sur nos cerveaux stérilisés. Bernard Deglet a réussi l’enjeu d’un roman de haut vol qui rend vivants et réels des personnages dissimulés derrière les paroles d’un discours doucement mais sûrement corrosif. Ils existent les copains du Balto, ils sont bien présents à nos yeux, nous les aimons, car ils ont besoin de se frotter les uns aux autres.
Ils parlent d’un paradis en train de se perdre, d’un pari perdu, d’un ratage magistral, d’une fin de siècle. Probable le mercredi est aussi un grand roman parce qu’il s’écarte des chemins battus qui sont ceux trop attendus des rentrées littéraires. Remarquablement écrit, poétiquement insinuant, ce premier roman est une réjouissante réussite. Un bonheur de lecture. L’authentique autodérision de l’auteur nous émeut parce qu’il ose écrire qu’il est une victime relativement heureuse de la catastrophe qu’il dénonce sans tapage et une infinie clairvoyance.


Livres S n° 1 : Les nomades de l’amour
Livres S n° 2 : Se casser ! dit-elle
Livres S n° 3 : Paroles, paroles ou le chantier de la vie
Livres S n° 4 : Moi, je, sujets du verbe



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Hugo Marsan, le 6 septembre 2006 - article2598.html


 Alain Absire, Deux personnages sur un lit avec témoins, Fayard, août 2006, 290 p. - 18,00 €.

 Bernard Deglet, Probable le mercredi, Maren Sell éditeurs, septembre 2006, 191 p. - 16,00 €.

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