Au cœur de l’humain
Dans ma quête de nouveautés, à la recherche d’éditeurs talentueux, me voilà tombé sur le site foisonnant d’une maison hors norme, un OVNI comme nous les aimons au Littéraire car né d’une passion, d’une (dé)raisonnable envie de faire partager des idées et des talents ignorés, parfois parce qu’exprimés en anglais, souvent, aussi, parce que non conformes à l’étiquetage usuel. Partie en 2000 dans le sillage de la revue Nomad’s - née en 1997 - les éditions Kargo, menée de main de maître par Alexandre Laumonier, ont publié plus d’une cinquantaine d’auteurs pour évoquer les musiques populaires et les sons du XXe siècle (David Toop, Ulf Poschardt, S.H. Fernando Jr, Julian Cope) ; pour présenter la sociologie et l’histoire culturelle (Paul Gilroy, William T. Lhamon, Jean-Paul Levet) en allant vers une exploration plus profonde des processus sociaux et politiques à l’œuvre dans les cultures populaires ; pour mettre en lumière le théâtre élisabéthain (Thomas Middleton) ; pour révéler l’esthétique de la Renaissance et du baroque (Paul Van Nevel, Mark Franko) ; pour réveiller l’histoire de l’art (Arnaud Maillet)... et celle du corps, avec ce magnifique livre de Max Aguilera-Hellweg. Voici un ouvrage hors du commun comme seul un doux dingue pouvait en commettre, osant photographier avec toutes les techniques de la photo d’art (ces photographies ont été prises avec une chambre Ebony SV45, lentille Nikkor-W 180, obturateur Prontor, films Fuji Provia Quickload à dos Polaroïd) des scènes chirurgicales que l’on n’avait jusqu’ici vues que dans des champs opératoires vert d’eau baignées d’un halo de lumière crue. Autant dire que l’on n’avait rien vu...
Max Aguilera-Hellweg est un autodidacte qui a longtemps travaillé pour Rolling Stones, Esquire, Life, Time... et c’est bien dans cette manière d’avoir abordé son art qu’il a su démontrer tout son talent, dans cette capacité à se surpasser pour aller au-delà du visible et du sensible, au-delà du ressenti et du permis, pour nous montrer la beauté telle qu’en elle-même rassemblée dans un corps humain ouvert pour réparation. La mécanique des corps ici affichée devient un tableau envoûtant que les âmes sensibles ne renieront pas car la peur n’y a pas sa place. Ni le dégoût malgré certaines prises difficiles, car l’on oublie très vite l’intervention pour ne voir que l’harmonie des couleurs, la précision des organes, la complication de l’acte et le magnifique espoir que ce travail d’orfèvre suscite... Ces photos fascinantes (que vous pouvez admirer sur son site) ne sont pas dures, elles permettent à tout un chacun de porter un regard nouveau sur son corps, sur cette nudité qui n’est pas crue, même lorsqu’elle est totale. Car la chirurgie est aussi un art, d’une certaine manière, des écorchés de Fragonard aux actes les plus insensés que l’on réalise de nos jours. La chirurgie se joue des fatalités et se permet d’être le doigt de Dieu. Ma fille de 6 ans qui pleure à la vue du sang lorsqu’elle s’égratigne ou que je me coupe, passe de longs moments à contempler ce livre sans la moindre angoisse, me questionne sur l’acte mis en perspective, et semble fascinée par les photos. Si une vocation de chirurgien est en train de prendre racine, nul doute que je devrais remercier Max Aguilera-Hellweg pour son travail...
Certaines des photos de Max Aguilera-Hellweg font aujourd’hui partie des fonds du Museum of Modern Art de New York ou de la Bibliothèque nationale de France, ce qui n’est que justice pour cet aventurier qui se retrouva un beau jour de 1989 en train de photographier une opération chirurgicale à la demande du journal qui l’employait. Cela le bouleversa, et toute sa vie en fut chamboulée. Il finit par s’inscrire à l’université de médecine en 1995 et aujourd’hui, à 50 ans passés, il est interne à l’hôpital de l’Université du Massachusetts. Aussi effrayantes qu’elles paraissent, ces photos n’en sont pas moins captivantes et ouvrent dans notre esprit tout un panel de sentiments confus à tel point qu’il faut les voir et les revoir encore pour mieux les apprécier et sentir combien elles renouent avec les œuvres des grands maîtres de la peinture hollandaise qui, à travers leurs natures mortes somptueusement peintes, tentaient de repousser au loin la Faucheuse et de trouver une réponse au sens de la vie. On retrouve dans ces images hallucinantes cette quête de la vie qui vaincrait la mort ; elles provoquent une chute libre existentielle qu’il ne faut pas renier, bien au contraire, car le magnétisme de ces clichés offre un voyage en soi que peu d’artistes sont capables de transmettre. Cette symphonie inachevée de la chirurgie appliquée à des parties du corps ne se réduit pas à un acte précis : est aussi en jeu la question philosophique de l’intangible, de la frontière impossible - et invisible - entre l’âme et le corps. Si de telles images ne vous inspirent pas cette crainte et ce tremblement si chers à Kierkegaard, c’est que vous ne les aurez pas regardées avec l’attention qu’elles méritent. Car être le voyeur de ces corps ainsi exposés dans leur lutte vers la guérison demande d’appréhender le possible, de reconnaître sa vulnérabilité et d’admettre sa confiance absolue dans le progrès de la science. L’évolution de la chirurgie invasive depuis cinquante ans est telle que la conception même de l’art de guérir en a été totalement transformée. Et avec elle toute la société civile qui s’est emparée du sujet, que cela soit du côté de l’éthique, de la morale ou de la religion en le déformant sous l’impulsion des médias ou des politiciens.
Récompensé par le World Press Photo en l’an 2000, ce livre étonnant qui a demandé huit années de travail, nous permet un rééquilibrage des vérités en montrant un acte chirurgical - acte extraordinaire en soi - non plus dans le mouvement et le bruit, mais en le figeant dans l’instant immobile, transmué ainsi en une sorte d’icône. En supprimant tout commentaire superflu, Max Aguilera-Hellweg évite l’identification et permet de rester dans un espace littéral plus approprié à la poésie de cette œuvre. L’éclairage et les couleurs projettent le sujet hors de l’obscurité et le baignent d’un halo qui n’est pas sans rappeler cette luminescence qu’évoquent les témoins de mort imminente ou de décorporation. Nous voyons, en quelque sorte, ce que verrait notre esprit s’il avait le moyen de regarder notre corps livré aux mains du chirurgien, et de s’en souvenir.
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| Max Aguilera-Hellweg, Le cœur sacré - Un atlas chirurgical du corps humain (traduit de l’anglais par L. Meyer-Bish et O. Berthe -Introduction de Richard Selzer, postface de A. D. Coleman), couverture rigide en toile, coins carrés sous jacquette imprimée en couleurs à larges rabats, 133 x 156, éditions Kargo, mai 2006, 144 p. - 30,00 €. |
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