Rentrée 2006
Il en est des détracteurs invétérés comme des pythies. Ils n’auront qu’à désormais tourner sept fois leur langue dans la bouche avant de dénigrer la Francophonie. Car, en cette rentrée, ce sont deux jeunes Asiatiques écrivant directement en français - et avec quel talent ! - qui nous démontrent que la langue française a encore de beaux jours devant elle. Après le très remarqué Eté strident de la Chinoise Ling Xi, voici un roman diabolique d’une jeune métisse (père japonais, mère suédoise) écrit avec maestria. Comme quoi l’on peut maîtriser le français, en connaître les plus subtils jeux sémantiques et syntaxiques, sans être né en France. L’amour de la langue et l’attrait pour la culture française auront attiré ces deux jeunes filles vers les idéaux français. Au point qu’elles se sont installées dans notre beau pays. Victoire contre les grincheux et les défaitistes qui voient dans la langue de Shakespeare le seul avenir possible pour l’humanité.
Le choix du français s’explique aussi par le thème abordé dans ce premier roman : le passage impossible à l’âge adulte pour une jeune fille de quatorze printemps. Ode à la féminité recherchée mais crainte à la fois. Ce texte initiatique invoque en termes précis et lustrés les luttes internes que doit mener l’héroïne pour vaincre les réticences de son entourage. Seule avec son amie Lisa, elle affrontera la fronde des élèves du collège. Car elles ont été mises au banc. Trop provocantes. Trop indépendantes. Trop femmes - déjà - elles ont l’air de planer au-dessus de la mêlée. Mais elles portent en elles toutes les traces du mal-être de cet âge-là. Et plutôt que de s’enfermer dans des desseins noirs et pugnaces, elles iront fièrement vers leur destin. Surtout la narratrice qui sacrifie son argent de poche pour s’offrir des robes du soir. Qu’elle arbore seule, la nuit, dans les rues désertes de son quartier chic. Épiant les voisins dans leur grande maison. Marchant des heures durant en attendant d’être plus âgée...
Être plus grande. Soit. Mais pour quoi faire ? Un homme l’aborde un jour. Elle se laisse emmener dans sa voiture. N’ayant aucune crainte car elle se sait programmée pour mourir dans un accident d’avion. L’accent étranger de l’homme l’attire. Il a près de 50 ans mais elle n’en a cure. Car elle ne recherche rien. Si ce n’est pousser plus loin l’invisible barrière qui retient son quotidien. De semaines en semaines elle osera se laisser aller à quelques caresses dans des chambres d’hôtel soigneusement sélectionnées. Mais le désir n’est pas là. Tout du moins ne vient-il pas comme un but mais un moyen d’aller ailleurs. Au-delà du miroir qui lui renvoie sans cesse son inaliénable quotidien...
Écrit au plus juste des sentiments que cette anti-Lolita éprouve, ce premier livre d’une jeune femme (27 ans) pleine d’avenir devrait être proposé comme objet d’étude à celles et ceux qui veulent comprendre le mal qui frappe les adolescents. Un chemin de croix difficile en butte à la réalité des mutations physiques qui déforment le corps. Et aux questionnements sans fin d’un cerveau soumis à plus de pression qu’il ne peut en accepter. Livre d’un passage - celui de la chrysalide au papillon, d’une débutante à l’écrivain en devenir... dans l’attente du prochain opus qui devra confirmer tout le bien que l’on pense d’Emily Tanimura.
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