
Nous rêvons d’un univers transcendé, nous faisons partie d’une boucle infinie qui ne cesse de se fermer. Voila le propos de ce roman feutré de Michael Cunningham. Il y a trois de ces boucles, trois de ces univers et trois de ces temps qui se recomposent ici. Quelque part cela commence à New York, Broadway, plus précisément entre Prince street et la 145e Avenue et même un peu au-delà, jusqu’au Parc.
D’une certaine manière ce sont toujours les mêmes visages qui habitent ces trois temps. Il y a Catherine, Cat, Catareen ; il y a Lucas / Luke et il y a Simon. Leur réincarnation semble correspondre à une règle de mathématique, et ce n’est pourtant que l’infini poésie moléculaire de l’univers que l’on nous présente. Avec ce que cela comporte de petits changements, de glissement vers une autre histoire : ils se ressemblent et pourtant ils sont différents.
Pour chaque période il y a ces trois personnages et parmi eux un seul "élu". Celui-là, comme saisi au hasard, sera habité par les vers du poète américain Walt Whitman et de son œuvre gigantesque, écrite et repensée tout au long de sa vie, Feuilles d’herbe. C’est donc aussi cette poésie récitée, cette vision d’un monde uni par son énergie, qui traverse et nourrit tout ce livre.
Nous sommes envahis par cette question lancinante de quelque chose existant de plus grand que nous, un destin dirigeant le moindre de nos gestes. Mais si le destin existe en lui-même alors l’homme pour sa part, ne peut en avoir un.
C’est le début d’une errance, le début d’un détachement et finalement c’est l’expérience que nous approchons comme lecteur, nous qui incarnons tour à tour et dans ce temps si bref de la lecture, ces personnages aux destins justement décalés d’une époque à l’autre.
Car ne l’oublions pas, l’univers parait pluridimensionnel et rien ne peut exister par deux fois, ni même se retrouver exactement au même point.
Ce que Michael Cunningham semble vouloir nous démontrer, c’est peut-être cela aussi, une forme de foi absolue qui ne peut se définir car son sujet est sans cesse différent. Et pourtant, il y a toujours un sens pour chaque évènement et c’est bien cela qui nous aiguillonne.
Dans un premier temps, celui de l’émergence des machines au début du siècle semble-t-il, l’enfant, symbole évident de la pureté, est définitivement broyé, sacrifié.
Dans le second temps, à l’ère des "computers", les enfants s’imaginent une vengeance sous forme de tuerie, à l’extrême de leur formidable désir de perfection. Une vengeance acquise, en quelque sorte, une agressivité venue du plus loin de leur éducation, des choses apprises ou naturellement sues. Ils catalysent à eux seuls la cruauté du monde qui se superpose depuis des temps infinis.
Le troisième temps est postérieur. La machine a absorbé l’humain. Elle fait partie de lui, s’incarne dans les chairs, se fond au décor et semble acquérir de l’humanité, de l’âme. C’est le temps des étrangers, manière de cyborg, mi-hommes mi-machines.
Nous serons surpris de voir que l’homme dans la machine ou au contraire la machine humanoïde, possède bien une âme. La matière n’est donc plus inerte, elle supporte l’âme et finit même par la créer. C’est une parabole de la foi.
N
ous pouvons faire avec ce roman, un parallèle avec Les Heures, prix Pulitzer en 1999. Les trois histoires, les trois époques et le lien indicible avec un poète, en l’occurrence Virginia Woolf. Michael Cunningham semble s’attaquer au grand œuvre, nourri de sa foi, en ce lien universel qui nous unit par-delà le temps ; écrivant toujours le même livre mais jamais le même livre.
C’est une odyssée sensible qui parle cette fois des enfants, des objets qui transmettent par-delà le temps, un peu de l’histoire de ceux qui les ont un jour possédés. De cette surprenante évolution de l’humanité et de sa quête anagogique qui tend indéfiniment vers un absolu.
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