Rentrée 2006
Portraits d’altérité
En trois longues nouvelles Ling Xi vient de signer son entrée remarquée dans le monde des Lettres. À n’en pas douter, cette jeune analyste financière qui est arrivée en France en 1998, après avoir été admise à l’École supérieure de commerce de Paris, et qui écrit si merveilleusement le français, est destinée à un bel avenir si elle choisit de s’investir dans les mots plutôt que les cours des taux... En trois longs récits donc, nous voilà d’emblée conquis par cette narration qui mélange et bouscule les canons dans l’absurdité d’un autre monde, celui d’une Asie mouvante qui aura précipité sa destinée contre le mur de l’absurde en osant un virage économique à 180° tout en tentant de conserver son identité politique : le communisme à visage capitaliste, cela ne peut se concevoir qu’en Chine ! Reste alors la culture pour s’accrocher à une vie qui s’enfuit au-delà des possibles. Une tradition qui va s’ancrer vaille que vaille dans les consciences pour essayer de prolonger l’idée d’une Chine infinie, impérieuse et millénaire ; une Chine immortelle et infaillible quoiqu’il arrive, quoique fasse la Bourse et les taux de change, quoique que tente d’imposer une classe politique opportuniste et dépassée...
Ainsi le livre s’ouvre sur un conte d’anticipation. Nous sommes en 2070 et le monde a changé, l’UE n’est plus ce qu’elle était, et le vieil homme qui s’explique dans un commissariat n’oublie aucun des moindres détails du changement survenu en France, pays où son père s’exila, croyant y trouver le paradis. Délaissé par sa famille, l’homme raconte son enfance puis sa vie menée dans la dépendance d’un neveu en mal d’héritage l’empêchant de franchir les étapes sociales qui auraient pu lui permettre d’améliorer sa condition. Las, il se réfugia dans ses rêves et éleva des cafards pour les laboratoires pharmaceutiques.
La deuxième nouvelle nous raconte l’histoire d’une jeunesse ouvrière vécue par un homme désabusé. Dans un univers de bruit et de saleté, la promiscuité est telle que tous les habitants de l’immeuble sont informés des faits et gestes de leurs voisins. Petites phrases et potins colportés amusent les vieux pendant que les adultes s’enivrent dans la cour et que les enfants s’ennuient. Pourtant, au dernier étage, vit un homme que rien ne semble émouvoir, sorte d’ermite misanthrope qui n’aimait que l’opéra et jouait parfois dans une troupe de théâtre traditionnel. Maquillé de blanc dans son kimono il apparaissait aux habitants comme une icône irréelle, un être inimaginable. Il jouait surtout des rôles féminins et se promenait en ville dans son accoutrement allant jusqu’à être vu en compagnie d’autres hommes dans les quartiers chauds. Mais un jour on le retrouva mort attaché au pied de son lit. Une impossible enquête emmènera le narrateur vers le fantôme du défunt...
Ce triptyque se referme sur l’aventure parisienne de Li, jeune financier qui subit à Paris les remarques acerbes d’un bataillon de secrétaires plus occupées à pérorer qu’à travailler. Écartelé entre sa famille et son pays, entre son patron et ses collègues, Li ne sait plus comment mener à bien sa carrière, sans parler de sa vie personnelle qui prend l’eau. Un poste se libère en Chine, on le lui propose, il refuse. Prisonnier de l’ambiguïté qui l’habite, lui qui fut habillé en petite fille durant son enfance par ses grands-parents qui avaient peur qu’on le leur vole, il n’aura de cesse de tanguer d’un bord l’autre sans savoir comment assumer son identité. Commettra-t-il l’acte extrême qui le libérera ?
Il y a dans ce livre - en sus des indéniables qualités littéraires développées par son auteur - une analyse très précise des mutations en cours dans les mentalités de nos contemporains. Chinois comme Européens, toujours en quête d’un ailleurs plus agréable mais à quel prix... Alors qui mieux qu’un œil extérieur saura croquer au plus juste nos dérives ? Et cet œil malin, vivant l’aboutissement d’une utopie dans le rêve éveillé d’un monde qui change quand mille autres, ayant essayé, n’y auront trouvé que la noirceur d’un cauchemar sans fin, parvient à nous éclairer sur le goût du tain de ce miroir infâme que les passeurs font briller devant les yeux candides des affamés du capitalisme. Comme si l’Occident était le paradis, une sorte de terre promise vouée à tous les sacrifices et capable de nourrir tous les nécessiteux... À l’heure où la Chine semble vouloir s’affirmer comme une nouvelle maîtresse du Capitalisme libéral, avec tous les revers futurs que cela entraînera, et au moment où un grand débat national ne manquera pas de s’ouvrir en France, à l’occasion des prochaines élections, sur les migrations de populations et le contrôle des frontières, voici résumé en trois histoires essentielles quelques vérités indispensables à bien appréhender avant tout commentaire et toute décision. Qu’elle soit personnelle ou qu’elle s’adresse au plus grand nombre. Un livre citoyen.
Nota - Vous pouvez lire un extrait du livre qui vous confirmera tout le bien que l’on en pense...
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