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Rentrée 2006

Coup d’éclat chez Zulma... L’éditeur a profité de ce traditionnel "moment" éditorial qu’est l’automne pour changer radicalement la maquette de ses livres - du moins pour ce qui est des collections "Littérature étrangère" et "Littérature française". Exit la sobre mais banale couverture blanche et brillante, ornée simplement d’un morceau de photographie noir et blanc ; aux oubliettes aussi le logo rosé, aux formes arrondies évoquant une Vénus préhistorique qu’aurait transfigurée le pinceau d’un calligraphe japonais...
Le format se tasse légèrement, la couverture est désormais imprimée sur edit ME blanc brut. À larges rabats - l’un présentant le livre, le second l’auteur - elle affiche un visuel géométrique et coloré propre à chaque ouvrage, réalisé par David Pearson. L’unité est donnée d’abord par le format, puis par l’aspect des dos et par la façon dont les nom d’auteur, titre et logo - maintenant un "Z" élégamment typographié - s’inscrivent dans un triangle inversé blanc agrémenté d’un mince filet intérieur reprenant la couleur la plus foncée du motif de couverture.
Ces nouvelles maquettes, qui témoignent d’une démarche de fabrication esthétisante et non plus orientée vers la seule recherche de perfection technique (coquilles et fautes impitoyablement traquées, travail éditorial toujours soigné à l’extrême... etc.), apportent un côté précieux aux livres ; elles font naître une irrépressible envie de les ouvir, de les feuilleter, de les tenir près de soi avant même de les lire ; elles ajoutent à la qualité des textes un plaisir tactile et visuel que n’offraient pas jusqu’alors les publications Zulma dont le contenu "hors barrière" se trouve, ainsi, agréablement rehaussé.
Les deux titres qui inaugurent ces innovations sont La Vie rêvée des plantes, de Lee Seung-U, et Comment va la douleur ? de Pascal Garnier. Un roman coréen, un roman français - deux petites merveilles.


Pascal Garnier, Comment va la douleur ?

Il y a des romans qui marquent par l’histoire qu’ils racontent, d’autres dont les personnages ont une aura si puissante qu’ils touchent le lecteur au plus profond. Il y a des romans dont on retiendra l’environnement - paysages grandioses ou décor étriqué de petite vie pathétique. Puis des romans d’atmosphère. Et des romans "à texte" dont la forme déconcerte, amuse ou fascine au point d’occulter le fond. Il y a enfin des raretés littéraires qui brillent d’un peu partout - Comment va la douleur ? par exemple...

Que l’on peut résumer "à la manière noire" - un tueur à gages au bout du rouleau engage un jeune homme naïf rencontré par hasard pour lui servir de chauffeur et l’aider ainsi à remplir son dernier contrat. Mais rien ne se passe comme prévu... - si l’on refuse de voir plus loin que l’histoire. Or l’écriture empêche très vite de tomber dans ce travers. Une écriture magique ; non pas "de mots" car le lexique est transparent, et simple, mais de "tissage de mots" : des métaphores et des comparaisons, de la collision de certaines répliques aussi, ne cessent de surgir des motifs surprenants qui préservent le texte de tous les attendus - notamment du pathos, qui a tôt fait de bondir dès lors que l’on approche de la "zone pauvre" d’une ville et des êtres que le destin a cabossés comme une vieille carrosserie rescapée d’une série de tonneaux... Ici, pas un personnage qui ne soit blessé, dont certains à la limite de l’atteinte mortelle. Fiona l’enfant de la DDASS, Bernard le crétin solaire, le prolo à qui une machine a mangé deux doigts, Simon le "dératiseur" rongé de l’intérieur... Pourtant, une tendresse de plume - enfin non, quelque chose de moins définissable que cela et qui n’est pas tout à fait de l’humour - vient toujours sauver la plus désolante destinée du larmoiement. Ainsi Anaïs la soûlographe demeure-t-elle une sorte de Gervaise lumineuse, même au plus triste de sa déchéance, par la grâce de cette singularité de style et de ton.

Comment va la douleur ? c’est un peu de polar, un peu de roman social, une road story avec ses longs trajets en voiture assaisonnés de conversations où les protagonistes se dévoilent et de rencontres imprévues qui larguent leur content de sable dans des rouages à peine huilés. C’est aussi une magnifique galerie de portraits. Que l’on pose sur l’ensemble la couronne de l’écriture et l’on approche de ce qu’est ce roman.

Je n’avais encore rien lu de Pascal Garnier. J’ouvris donc ce livre avec la curiosité de l’explorateur... et mon aventure se solda par une après-midi entière de lecture ininterrompue, où je goûtais jusqu’aux souffles que font courir les blancs typographiques et qui rehaussent toutes les saveurs. J’avais à portée de main un bloc-notes pour y épingler, à coups de stylographe, tel un entomologiste ses précieux specimen, quelques figures - la fricassée d’étoiles mitonnée par la Grande Ourse ; L’air qui passait par les vitres ouvertes sentait le grand loin ; page 19 les vieux curistes vus par Simon ; page 61 le portrait d’Anaïs en beauté... et je me suis vite arrêtée parce qu’en définitive c’est le roman tout entier qu’il m’aurait fallu épingler en majesté - roi de tout un peuple de papillons de papier...

Les familiers de Pascal Garnier auront sans doute grand plaisir à s’immerger une fois de plus dans un univers littéraire singulier, dont l’attrait tient autant aux personnages et aux situations qu’à cet art de tisser ensemble des mots et des phrases simples mais selon d’étonnantes configurations au charme irrésistible. Quant à vous qui ne connaissez pas cet auteur, n’attendez pas plus longtemps pour le découvrir...


Lee Seung-U, La Vie rêvée des plantes

De quoi peuvent bien rêver les plantes ? Sans doute sommes-nous voués à l’ignorer, à moins d’être comme le père de Kihyon, qui sait leur parler et leur donner à sentir ce qu’il a au fond du cœur - là où se tiennent les sentiments les plus secrets, les moins avouables. Mais avec sa famille - son épouse et ses deux fils - ce père est plutôt un taiseux ; il laisse les drames s’installer sans piper mot, sans rien perdre pourtant des infinies complexités des liens qui se nouent et se dénouent autour de lui. Au point que, dans l’ombre et depuis un anonymat soigneusement préservé, il sera l’instrument de la rédemption de son fils cadet - Kihyon, justement, le narrateur, qui entreprend de raconter une petite partie de son histoire et de celle de sa famille...

Depuis sa plus tendre enfance, Kihyon voue à son frère aîné Uhyon une admiration immense contrebalancée par une haine tout aussi grande, nourrie par la certitude que Uhyon lui est supérieur en tout point et qu’il n’arrivera jamais à l’égaler. Doué en sport, beau, intelligent... Uhyon a tous les talents et jouit visiblement des préférences de leur mère. La rancœur de Kihyon s’exacerbe quand Uhyon commence à fréquenter Sunmi, qui espère devenir chanteuse et écrit ses propres chansons. Il commet alors un geste inconsidéré qui, indirectement, brisera net la vie pleine de promesses de son frère : enrôlé de force dans l’armée, Uhyon perdra ses deux jambes lors d’un accident d’entraînement. Profondément perturbé par son handicap, il est la proie de violentes crises de démence.

Kihyon commence son récit à partir du regard ébahi d’une prostituée accostée depuis sa voiture pour le compte de son frère - "aller aux putes" est la thérapie préconisée par le médecin pour endiguer ces crises d’une violence inouïe qui terrassent Uhyon. Il prend ainsi le relais de sa mère, qu’il avait surprise portant Uhyon sur son dos jusqu’au Marché aux Lotus. Sa mère qu’un inconnu lui a demandé de suivre contre espèces sonnantes - Kihyon est une sorte de détective sans éclat. Lancé sur la piste d’un étonnant secret familial, Kihyon ne perd pas de vue son objectif principal : tenter d’enrayer son sentiment de culpabilité en tâchant de rendre la vie moins dure à son frère - notamment en lui ramenant Sunmi.

L’auteur montre, à travers la voix de Kihyon, un art consommé du récit : les informations sont distillées avec une parcimonie calculée, d’abord suggérées par petites touches puis révélées de façon explicite ; les pièces du puzzle sont tendues au lecteur peu à peu - à lui de les ajuster : le narrateur ne donne pas toutes les clefs. Outre cela, les instants sont souvent distendus, étirés à la limite de l’immobilisme par des réminiscences ou des réflexions annexes qui surgissent dans l’esprit de Kihyon ; son récit s’en trouve retardé d’autant - mais ce sont les creux et les bosses de son intériorité qui apparaissent alors ; ce procédé narratif, sensible dès les premières pages où l’expression de la fille entraîne Kihyon sur la voie d’un vague souvenir cinématographique, met en valeur la vie intérieure du narrateur et la façon dont y vivent ses proches. Les événements sont moins des ressorts narratifs que des balises offertes pour cerner la personnalité des protagonistes. D’où, peut-être, la récurrence des rêves et l’importance des motifs symboliques - lieux, objets, gestes...

Construit autour de va-et-vient continus entre une ligne temporelle première et ce qui lui est antérieur, ce roman du remords et du rachat, des amours impossibles ou tourmentés, de la parole empêchée et d’une famille à rassembler est marqué par une très grande maîtrise narrative. Mais il déconcerte : il est de bout en bout balayé par le contraste entre la crudité sans fard de certaines scènes - les accès de folie de Uhyon, par exemple - et la poésie éthérée de maints passages - Tous deux se sont avancés sous l’arbre en suivant la ligne que dessinait son ombre. Le temps traînait en longueur, comme liquéfié par le soleil dont les rayons tombaient à l’exacte verticale.[...]Cette main câline et aimante glissait sur les cheveux de l’homme, ses oreilles, ses yeux, ses lèvres. Et à chacune de ses caresses, le visage s’éclairait, s’illuminait d’or.
Des bordels du Marché aux Lotus à Namchon la parenthèse paradisiaque ce sont en effet, comme l’indique l’éditeur dans sa présentation, les formes les plus crues de l’amour qui côtoient les plus élevées. Mêlant le poétique au sordide, les éléments symboliques d’une fascinante et pure beauté au quotidien le plus trivial, Kihyon narre avec une justesse lucide ce qui est, au fond, le lent chemin de sa rédemtion : responsable de ce qui a ruiné la vie de son frère, il devient l’intercesseur de toute une série de retrouvailles en offrant à ses proches, dont la parole a si longtemps été réduite au silence, ses mots - ceux par lesquels il raconte, et ceux qu’il leur adresse directement - qui les conduiront les uns vers les autres.

Oscillant entre la violence crue de sentiments ambivalents tour à tour vénéneux et généreux, aux conséquences tragiques, exprimée par une écriture qui ne paraît pas avoir froid aux mots, ne procèdant ni par euphémismes ni par détours, et une symbolisation poétique portée vers une grâce subtile par des effets stylistiques qui donnent à certaines phrases la légèreté moirée d’une aile de libellule, ce roman est d’une très grande force. Sans rien taire des extrémités des émotions ni des tragédies qu’elles peuvent provoquer, il consent tout de même à s’illuminer d’une pointe d’optimisme - pas trop de clarté cependant : les derniers mots restent à mi-voie entre rêve et concrétisation heureuse....

Lire ici notre entretien avec Lee Seung-U.



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Isabelle Roche, le 24 août 2006 - article2575.html

 Pascal Garnier, Comment va la douleur ?, Zulma coll. "Littérature française", août 2006, 206 p. - 16,50 €.
 Lee Seung-U, La Vie rêvée des plantes (traduit du coréen par CHOI Mikyung et Jean-Noël Juttet), Zulma coll. "Littérature étrangère", août 2006, 304 p. - 18,50 €.
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