Jacques Damade est éditeur, un vrai, qui a dans l’âme l’amour du livre bien fabriqué autant que du texte élégamment tourné. Il a fondé les éditions de la Biliothèque en 1992 et n’aime rien tant que de publier des raretés oubliées, ou construire des ouvrages de toutes pièces comme en témoignent sa collection "Les Utopies de la Bibliothèque" ou les diverses anthologies qui figurent à son catalogue. Cofondateur de l’association Animal de Pline, juré pour le prix du Petit Gaillon, il s’investit beaucoup pour promouvoir la littérature de qualité mais marginalisée par les lois impitoyables du marché, que maintiennent néanmoins à flot les éditeurs indépendants. Son œil de fin lecteur se double d’une plume délicate qui manie la langue avec une élégante simplicité où pointe toujours quelque chose d’un sourire - pour découvrir son style lisez donc les préfaces qu’il a écrites pour certains des ouvrages de La Bibliothèque, et les textes plus personnels qu’il a publiés dans la revue Fario, dont le troisième numéro est paru en juin dernier. Il offre aujourd’hui au Littéraire ce très bel article consacré à Nuisibles, de Jean-Loup Trassard - livre qui figurait dans la dernière sélection du prix du Petit Gaillon 2005, attribué rappelons-le au recueil Sépulture du Souffle, de Jean-Claude Caer, publié aux éditions Obsidiane.
Cette odeur d’appentis, de rouille, de glèbe, de sciure, on l’a déjà respirée dans cette prose vigoureuse, précise depuis plusieurs décennies... Pas exactement un marcheur, ni même un rôdeur, ce Jean-Loup Trassard, plutôt un arpenteur qui connaît les lignes du cadastre, les clôtures,les marques sur les troncs comme il connaît son outil, la langue paysanne avec ses accents, ses mots de métier, de terroir. Lire une page de lui, c’est manger le paysage en friche, ou semé de maïs, de tabac, voir se dérouler les sillons des labours, entendre les beuglements au râtelier, caresser le camaïeu des planches des séchoirs, s’arrêter au bar des Amis et les écouter parler tracteurs, engrais, bêtes. Expérience aussi extasiante que celle d’une page du géographe Vidal de La Blache. On est dans la géographie, dans le terroir, croit-on, quand on est avant tout dans le génie de la langue qui sort de sa lampe en coutil, les mains calleuses au-dessus des champs que, tout d’un coup, et comme jamais, on s’approprie. Avec Nuisibles, Trassard nous convie à une partie de campagne, au début on dirait du Renoir, on boit des coups, on casse la croûte, on sort la Thermos entre le garde, le gars Gus, Marcel et Monsieur, on entend le dialecte, les formules respectueuses, les marques d’appétit. Tout ça bien stratifié à la surface, parce qu’en dessous il y a des galeries, l’obscurité, un dédale sournois qu’on épie, l’oreille sur le sol, qu’avec bêche, pelle, pioche, on va éventrer, qu’avec chiens pisteurs, dogues, on va pénétrer, qu’on guette avec fusil, qu’on pourrait aussi enfumer, parce que c’est la guerre. L’écrivain se fait boxeur, puncheur et c’est bien terrifiant, car les bêtes traquées ressentent les odeurs des assaillants, les grondements amplifiés dans les conduits, les pattes qui raclent la terre, les griffes, les crocs. Et les petits qu’il faut protéger, la tanière ultime.
Par des successions de paragraphes qui sont comme des vignettes à l’eau-forte on passe de la bonasse du saucisson, à la férocité du chasseur, aux humeurs, à la force, à la peur. Les assaillis ne sont pas nommés, on devine bien. Mais dans cette ellipse, croyez-moi, il y a de l’art... On sent bien dans le pot noir des galeries, le danger se rapprocher, la surface qui crève là-haut sous les coups de boutoir des hommes, les aboiements enragés qui font les petits se serrer autour de la mère, dans la chaleur du corps, les ramifications déjà bouchées plus loin et la panique étreindre la gorge, l’étau se resserrer comme une mort annoncée. Les bêtes pas nommées, on a envie de dire que c’est Grégoire Samsa ou plutôt trois ou quatre Grégoire Samsa qui courent avec leurs pattes sur les murs poursuivis par des pères qui voudraient les blesser, les détruire, les anéantir à jamais. Nuisibles ! Et dans la disposition de ce récit mitonné au dernier degré, cuit et recuit dans son faitout, le lecteur est successivement l’assaillant et l’assailli et ça c’est proprement diabolique. Paru au Temps qu’il fait, le livre est beau. Papier glacé, photos de têtards, d’épave de tracteur, de halliers, du noir et blanc impeccable, royal et branchu.
Jacques Damade
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| Jean-Loup Trassard, Nuisibles, éditions Le Temps Qu’il Fait, mai 2005, 61 p. - 21,00 €. |
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