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Les ailes du désir

Il est des livres qui enchantent dès la première phrase, l’on y ressent une émotion induite par la musique, un plaisir de lecture porté par le style. On entend un champ et une voix, puis une multitude de notes qui, loin de sombrer dans la cacophonie, vous emporte dans la légèreté du ton sur les nuages du bonheur.
Une visite dans le monde onirique de jeunes hommes (trop) doués racontée par une jeune fille romantique qui fume dès le levé du jour. Un conte sur l’altérité, sur le dur exercice du retour après l’exil, sur la vie qui se défile comme autant de rendez-vous manqués avec l’Histoire : voici donc une sorte de fuge narrée à la manière de ces anges de Wim Wenders qui nous font flotter sur les années, les continents, les histoires pour suivre les péripéties de Georges, entre autres somnambule de la vie, trublion des cœurs et exilé volontaire.

Dans ce roman de l’émigration, Vladimir Tasić nous raconte les cauchemars de ses nuits impossibles en commençant par un pied de nez (les chapitres sont numérotés à l’envers) où les lions de Djalal al-Din Rumi jaillissent des étendards, ou la panthère de Rilke se métamorphose en Panther AC-565, un hélicoptère de combat. Il découvre ce quotidien de l’émigré écartelé par ses rêves car l’avenir n’a de cesse de venir et n’est donc jamais là ; et le passé n’a de cesse de s’en aller. Le temps est double, intrinsèquement divisé. L’espace aussi. On est ici mais on n’est pas d’ici ; on est de là-bas mais on n’est pas là-bas.
La vie se résume à traverser des frontières, à franchir des ponts, à courir après des utopies ; une grille de mots croisés en deux langues. Le monde se voit alors comme volonté et comme une représentation qui se déploie simultanément sur deux scènes voisines. N’ayant pas le don d’ubiquité on s’enfonce vers les abysses de la folie si l’on ne se garde pas des mondes qui sont derrière nous ...ou si l’on ne revient pas aux sources. C’est d’ailleurs ce que tentent de faire Georges et ses amis, mais remettre ses pas dans ceux de ses souvenirs n’est pas si facile. L’Histoire n’est pas un mythe avec lequel l’on joue impunément, et l’errance a le don, aussi, de transformer les impressions. Plus dure sera la remise en perspective de la réalité.

Intriguant, fascinant et dérangeant, déroutant et stimulant, ce roman foire aux atrocités mais aussi cirque de nos idéaux est à lire en transe sur fond de musique sacrée où dans le silence absolu d’une nuit sans lune. La magie opère quand l’on perd pied avec la réalité pour se laisser aller vers les chimères de Vladimir Tasić qui ne sont pas toutes virtuelles ou imaginaires. Le monde est si complexe que la vérité est toujours plus forte que la plus absurde des histoires. Une manière de nous dire que ce roman, porté par un art consommé de la digression, n’est peut-être pas si inventé que cela.

Né en 1965 à Novi Sad, en Yougoslavie, Vladimir Tasić est allé étudier les mathématiques au Canada à la fin des années 1980. Il y restera et deviendra professeur à l’Université du Nouveau-Brunswick. Dans sa jeunesse il jouait de la musique dans des groupes de rock alternatifs (punk, new wave, etc.) mais ne parvint jamais à faire carrière. Il s’attaqua alors avec succès à l’écriture et publia dès 2001 un premier roman, Cadeau d’adieu. Parallèlement il devint critique pour des revues de littérature, de culture et d’histoire des idées.
Ce très beau roman vient de remporter deux des plus prestigieux prix littéraires de Serbie : le Prix Nin et le Prix Vital.

Un plébiscite que nous soutenons en lui adressant le "Prix du plaisir", denrée de plus en plus rare dans la pratique de la lecture ...



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François Xavier, le 19 août 2006 - article2564.html
Vladimir Tasić, Pluie et papier (traduit du serbe par Gabriel Iaculli et Gojko Lukić), Les Allusifs, mai 2006, 293 p. - 21,00 €.
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