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Entretiens
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J’ai été frappée par le personnage du père - il est à la fois très peu présent sur le plan narratif mais a un rôle très important. Il est seul à savoir parler aux plantes, il est très économe de paroles... Qu’avez-vous voulu signifier à travers lui ?
Le père est comme ce frêne qui soutient le ciel dans la mythologie, il est aussi lié au palmier, qui symbolise ici l’amour parfait. Comme les arbres sont des axes, il est au centre des différentes histoires d’amour autour desquelles se noue le récit. C’est lui qui établit le lien entre le monde végétal et le reste du monde, entre les personnages. Et parce qu’il est l’instigateur de l’enquête que mène Kihyon, c’est lui qui crée l’histoire. Il est au centre de tout, et c’est vers lui que tous les autres personnages doivent converger.

Il y a dans votre texte une expression frappante, qui revient à une ou deux reprises : le"foyer paternel", alors qu’en français on dira plus spontanément "foyer familial". À quel statut du père, dans la société coréenne, cela correspond-il ?
La Corée est encore très ancrée dans ses traditions sociales, lesquelles sont nettement patriarcales ; j’ai donc voulu que mon roman reflète cette réalité-là, qui place le père à la tête du foyer. Mais ça commence à changer un peu aujourd’hui...

Si le père est en effet cet élément axial que vous venez d’évoquer, la mère a tout de même un rôle primordial : c’est elle qui assume la part la plus difficile, la plus rude de l’histoire, par exemple quand elle conduit son fils aîné au bordel...
Dans la réalité sociale, ce sont les mères qui assument toutes les tâches domestiques, même les plus triviales. Elles sont la force centrifuge du foyer et c’est une autre part de la réalité que j’ai voulu refléter dans mon roman. Dans celui-ci, c’est la mère qui fait tourner la maison sur le plan matériel. Quant à la relation qu’elle a avec son fils aîné, elle est d’une nature particulière puisqu’il est le fils de l’homme qu’elle a follement aimé d’un amour contrarié, rendu impossible. Ce fils est perçu comme une sorte de réincarnation de cet amant et c’est pourquoi elle s’en occupe davantage que le père.

Votre récit est écrit à la première personne. Cette posture narrative est-elle systématique chez vous ?
Non, je n’ai pas de préférence particulière en ce qui concerne le choix du narrateur, c’est le contenu qui va décider. Mais il est vrai que je recours souvent à la première personne parce que mes récits sont davantage axés sur l’intériorité des personnages que sur les événements extérieurs. Et pour suivre cette intériorité, le choix de la première personne me paraît plus adéquat.
 
Pourquoi avoir choisi, dans La Vie rêvée des plantes, d’adopter le point de vue de Kihyon ?
Parce que la culpabilité joue un rôle très important dans cette histoire et seul le point de vue de Kihyon permettait de la mettre vraiment en scène. Cela m’autorisait aussi à structurer mon récit d’une manière complexe, différente de la simple linéarité. Kyhion est bien sûr repsonsable de l’état dans lequel se trouve son grand frère mais à travers ce que Uhyon a subi, j’ai voulu montrer comment l’oppression sociale et les conflits de pouvoirs qui régnaient en Corée à l’époque où Uhyon a été enrôlé de force faisaient irruption dans la vie des individus.

Ce contexte politique difficile est présent en filigrane dans votre roman, par le biais de la photographie - du moins telle que la pratique Uhyon avant son enrôlement forcé. Que représente la photo pour vous en tant qu’auteur ? Est-ce juste un "outil romanesque" pour ce livre-là ou bien est-ce un centre d’intérêt personnel ?
Je crois avoir écrit, dans le roman, que pour Uhyon, photographier signifiait saisir la réalité sous un angle moral et apporter un point de vue éthique. À l’époque où j’ai situé cette partie de l’histoire, ce n’était pas seulement la photo mais la littérature et tous les genres artistiques qui s’étaient assigné pour but de témoigner, de s’engager moralement contre l’oppression politique. Pour Uhyon, c’est la photographie qui doit être ce témoin, ce moyen de montrer ce qui ne va pas. Donner à la photographie l’importance qu’elle a dans ce roman était pour moi un moyen de montrer combien l’expression artistique sous toutes ses formes aspirait, à cette époque-là, à un rôle militant et libérateur.

Quand il est question qu’Uhyon se remette à la photo, Kihyon attend qu’elle devienne quelque chose de moins engagé, de plus esthétique puisqu’il espère qu’il va se mettre à photographier Sunmi.
Oui, vous avez vu juste, on peut dire que c’est un appel au retour à l’esthétique. Jusqu’alors cette dimension-là de la photo avait été repoussée, la sensibilité individuelle à la beauté avait été étouffée et à travers cette demande que Kihyon adresse à son frère aîné, je voulais montrer qu’après l’oppression un retour à la recherche du Beau était possible ; je voulais inviter mes lecteurs à retrouver tout ce qui avait été laissé de côté à cause des problèmes politiques et sociaux.

Votre roman s’achève sur une série de retrouvailles, et se clôt sur un rêve ; vous avez voulu un dénouement apaisé...
Oui, chacun comprend la vie intime des uns et des autres ; les protagonistes parviennent à mieux se connaître et à retrouver une certaine paix intérieure. Mais cela ne survient qu’au terme d’un périple difficile : je ne voulais pas que ces retrouvailles familiales aient lieu trop vite, alors j’ai mis en place des dispositifs romanesques pour compliquer un peu la dernière étape de ce long itinéraire.

Vous publiez actuellement un roman sous forme de feuilleton. Où en est la parution ? Ce mode de publication est-il fréquent en Corée ?
Le feuilleton romanesque dont vous parlez est toujours en cours de parution. On publie encore beaucoup de romans de cette manière en Corée mais ce ne sont plus les journaux quotidiens qui s’en chargent, comme il y a quelques années. Le feuilleton romanesque était pourtant populaire puisqu’on disait que les tirages d’un quotidien augmentaient dès lors qu’il publiait un bon feuilleton signé par un grand romancier. Aujourd’hui, ce sont les revues littéraires qui ont pris le relais des journaux ; ce mode de publicationn marche très bien, et comme ces revues ont en général leur propre maison d’édition, elles publient le roman en volume une fois sa parution en feuilleton terminée. Le soutien que ces revues apportent aux romanciers est donc très important.

Quand un de vos romans paraît ainsi en feuilleton, en donnez-vous d’emblée l’intégralité du texte en laissant à l’éditeur le soin d’opérer le découpage en épisodes ou bien écrivez-vous ceux-ci au fur et à mesure ?
Il y a en effet des écrivains qui donnent leur texte entier à la revue, où l’on se charge du séquençage. Mais ce n’est pas ainsi que je procède : la revue pour laquelle j’écris est mensuelle, et je livre au fur et à mesure, chaque mois, la partie du roman qui sera publiée. Je dois d’ailleurs dire que je peine beaucoup en ce moment ! (rires) Malgré tout, je continuerai d’écrire des romans parce que c’est à peu près tout ce que je sais faire en ce monde et que cela me donne beaucoup de joie.

Pour terminer, je voudrais m’adresser plus particulièrement à vous, Choi Mikyung, qui avez traduit le roman avec Jean-Noël Juttet. Pourquoi une traduction "à quatre mains" et comment avez-vous organisé ce travail à deux ?
Choi Mikyung :
Nous avons travaillé à deux parce que ma connaisance du français est assez lacunaire. J’ai appris cette langue sur le tard, et la façon dont j’écris le français n’est pas aussi précise qu’il le faudrait. Je travaille donc avec un réviseur - en l’occurrence Jean-Noël Juttet, qui a une très belle plume et connaît très bien la culture coréenne, mais pas le coréen. Je commence par lui remettre un protocole en français, à partir duquel il formule une série de propositions. Je lis celles-ci en me référant au texte d’origine, je corrige alors les déviations éventuelles puis je soumets ma nouvelle version à Jean-Noël... Il y a ainsi au moins cinq ou six allers-retours entre nous avant que le texte définitif soit arrêté.

Le titre français du roman est-il identique au titre coréen ?
Choi Mikyung :
Si l’on s’en tient à la lettre, c’est l’expression "la vie intime des plantes" qui correspond le mieux au coréen. C’est le titre que Jean-Noël et moi avions proposé mais l’éditeur a préféré "la vie rêvée des plantes".

* - Les éditions Zulma ont publié en 2000 un premier livre de Lee Seung-U, L’Envers de la vie.



Il y a 17394 signes dans cet article.
Isabelle Roche, le 24 août 2006 - article2540.html
Interview réalisée avec la précieuse assistance de Choi Mikyiung le 16 juin à l’Espace culturel Han Seine - 32 rue Monsieur-le-Prince - 75006 PARIS
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