En juin dernier, François Taillandier était officiellement élu à la présidence de la Société des Gens de Lettres, succédant à Alain Absire, parvenu au terme de son quatrième mandat. Curieuse de savoir si cette nomination allait inaugurer une nouvelle ère, et apporter des bouleversements notables, je sollicitai un rendez-vous avec le nouveau président - qui fut fixé quelques jours plus tard. Je retrouvai alors le vaste et calme bureau de l’Hôtel de Massa, où j’avais rencontré Alain Absire voici presque deux ans, pour évoquer son roman alors tout juste sorti, Jean S. Une entrevue d’importance puisqu’elle fut l’occasion de jeter les toutes pemières bases des relations privilégiées qui aujourd’hui lient lelitteraire.com à la SGDL - un partenariat dont nous ne dirons jamais assez combien il nous honore.
L’entrevue avec François Taillandier fut assez brève - on sait que les présidents ont, selon l’expression consacrée, des emplois du temps de ministre... Je découvrai un homme enthousiaste, au verbe énergique et assuré, qui sut en une demi-heure resserrer ses propos à merveille et leur conférer une rare densité. Il parla avec tant de chaleur de celle que certains nomment, avec une condescendance ironique - et déplacée... - "la vieille dame du Faubourg Saint-Jacques" que l’on en viendrait à briguer le statut d’ "auteur de l’écrit" pour le seul plaisir d’être accueilli en son giron...
©Muriel Berthelot
Vous venez d’être élu président de la Société des Gens de lettres, où vous avez depuis six ans occupé d’autres fonctions. Cela témoigne d’un engagement très fort au sein de la SGDL. Quel est le sens de cet engagement pour l’écrivain que vous êtes ?
François Taillandier :
D’une certaine manière, je dirais que c’est l’aboutissement de ma première admiration littéraire - c’est avec Balzac que j’ai véritablement découvert la littérature à l’âge de 14 ans, et appartenir à cette maison qu’il a contribué à créer avec quelques autres grands écrivains français est une immense fierté. Au cours de ma carrière, je me suis rendu compte que l’action de la SGDL répondait à la plupart des questions que je me posais en tant qu’écrivain - donner de mon temps à cette maison allait donc de soi. Vingt ans d’expérience m’ont appris combien les écrivains - et, plus largement, ceux que nous appelons "les auteurs de l’écrit" - sont isolés, alors même qu’ils s’adressent à la masse des lecteurs et ont affaire à des collectivités - maisons d’édition, médias... etc. Je suis convaincu qu’ils ont besoin d’un espace où ils peuvent se rencontrer ou obtenir un soutien lorsqu’ils traversent des périodes difficiles - et c’est exactement ce que peut leur offrir la SGDL : d’une part l’hôtel de Massa, avec ses jardins, constitue un cadre convivial où l’on peut se réunir, parler, organiser des manifestations culturelles... D’autre part, la Société permet à tous les "auteurs de l’écrit" de bénéficier des conseils d’une assistante sociale et d’un juriste spécialisé dans les problèmes de droits d’auteur. Il faut aussi mentionner les prix et bourses qui sont attribués chaque année - soit un montant global de 65 000 euros - de façon à soutenir et encourager la création. Enfin, nous allouons des aides d’urgence à des confrères en difficulté, désormais en coopération étroite avec le CNL, qui offre une ressource semblable.
La SGDL est un outil formidable créé par les auteurs ; elle agit en totale indépendance. Pour moi, cette maison doit exister ; elle est indispensable. Fort de cette conviction, je ne pouvais pas me dérober lorsqu’il m’a été proposé d’occuper le poste de président. Cela ne va certes pas sans inquiétude, parce qu’être président de la SGDL demande beaucoup de temps et d’énergie, mais je suis très heureux de m’investir pour cette maison trop souvent perçue comme vieillotte... L’un des points essentiels de mon rôle en tant que président sera de faire comprendre aux auteurs - à tous les auteurs et surtout les plus jeunes - que cette maison est la leur, qu’ils doivent s’en emparer, qu’ils y trouveront la solidarité et le soutien dont ils peuvent avoir besoin. Mais transmettre un tel message n’est pas une mince affaire...
Vous animiez précédemment une commission "de la francophonie et des affaires européennes". Quel était son rôle ?
Espace francophone, union européenne... Il nous semblait que notre réflexion sur le métier d’auteur ne pouvait pas faire abstraction de ces espaces, mais devait se développer en contact avec eux et dans la conscience de ce qui s’y passe. Ces dimensions sont prises en compte par la SGDL depuis longtemps, mais l’idée d’Alain Absire, en me confiant cette commission, était de les aborder de façon plus systématique et dans une perspective de recherche. Je suis heureux que nous ayons, au printemps dernier, consacré un forum au thème "l’écrivain dans l’espace francophone", dont les actes feront l’objet d’une publication cet automne. Lisez, vous verrez... De nombreux confrères sont venus de partout et nous ont apporté des éclairages, des réflexions... J’en profite pour saluer Daniel Maximin, qui, dans le cadre de sa mission au sein du festival "Francofffonies", nous a beaucoup aidés... et pourra continuer s’il le veut ! Pour l’avenir, ces dimensions qui "désenclavent" l’écrivain français, et le mettent à l’heure de la mondialisation, feront l’objet d’autres initiatives. Pour une mondialisation non subie, mais positive, mais heureuse.
Cette candidature à la présidence de la SGDL signifie-t-elle que vous avez, tel un futur chef d’État, posé votre candidature en vous appuyant sur un "programme électoral" ?
Disons plutôt que j’ai exposé au Conseil d’administration un certain nombre d’idées et de propositions - ceux qui sont sur le point d’élire un président ont le droit de savoir à peu près comment celui-ci compte mener le navire... - en étant bien conscient qu’elles devaient se situer dans une continuité : celle des missions de la SGDL qui ne sont pas modifiables et demandent à être poursuivies, et celle des initiatives en cours de réalisation. Ces idées et ces propositions doivent aussi s’accorder avec les réflexions des vingt-quatre personnes qui constituent le Conseil d’administration : les problématiques sur lesquelles nous travaillons sont les leurs et celles de l’ensemble des sociétaires. Problématiques très diverses du reste car il y a de très nombreuses catégories d’auteurs. En tant que président je peux bien sûr décider de mettre l’accent sur telle ou telle priorité, suggérer une certaine direction, mais je me définirais plutôt comme une sorte de chef d’orchestre dont le rôle consiste à harmoniser le "jeu" de la maison.
Quelles sont donc ces idées et propositions que vous entendez mettre en avant ?
En tête du "menu", si j’ose dire, figure l’explosion de l’univers numérique. Ce n’est certes pas un fait nouveau et il y a longtemps déjà que la SGDL se préoccupe des nombreux problèmes que cela pose. Mais il y a eu l’offensive Google et le contenu de la nouvelle loi sur le droit d’auteur, qui ont soulevé des débats houleux : ce sont des points très sensibles, sur lesquels on se crispe vite - et notre mission est de veiller à ce que le droit des créateurs soit toujours pris en compte. Cela ne signifie pas qu’il faille s’en tenir à une attitude d’extrême méfiance ; je crois au contraire qu’il faut ouvrir le dialogue au sujet de cette nouvelle créativité qui est en train de se développer autour des sites internet ; de la numérisation, des blogs, des archivages... La SGDL est, comme je vous le disais, déjà engagée dans le questionnement sur ce problème mais il convient peut-être de se demander plus précisément "Que devient l’écrit, que vont devenir les oeuvres des auteurs de l’écrit dans cet environnement numérique qui gagne chaque jour de plus en plus de terrain ?" Nous ne sommes qu’au début. Cet automne, nous aurons une importante rencontre professionnelle, pilotée par Alain Absire, et qui vise à prendre acte de ce qui se crée. Nous ne pouvons pas rester étranger à ce qui se crée. Même si nous avons nos principes, nos exigences.
Mon autre priorité est d’instaurer un vrai dialogue avec les nouvelles générations d’auteurs. Ce n’est un mystère pour personne : nous sommes une maison dont la base vieillit. Et la réflexion que l’on va mener autour du nouvel environnement culturel qui est en train de se mettre en place perd toute pertinence si nous n’y associons pas les jeunes auteurs. Faire comprendre à ces derniers que la SGDL est à leur service, que son but n’est pas de leur donner des leçons ni de s’instituer en organisme censeur mais de définir avec eux un véritable espace humain, juridique, social pour la création écrite, aujourd’hui et demain, est pour moi une obsession... Si nous rations ce rendez-vous, notre action n’aurait plus de sens.
Vous avez abordé le développement de l’univers numérique, mais essentiellement du point de vue de la diffusion par voie électronique d’oeuvres déjà exsitantes sur support papier. Il y a cependant des gens qui écrivent spécifiquement pour le réseau internet. Ont-ils droit eux aussi au statut d’auteur de l’écrit ?
En ce qui me concerne, j’estime qu’il n’est pas du ressort de la SGDL de décider qui est "auteur de l’écrit" et qui ne l’est pas. À partir du moment où quelqu’un crée une œuvre, il lui appartient de choisir le moyen qu’il va utiliser pour la mettre à disposition du public. Le rôle de la SGDL est simplement de veiller à ce que le créateur reçoive les fruits de son travail dès lors qu’il y a exploitation commerciale de son oeuvre. Et en partant de là, d’affirmer qu’il y a une "professionnalité" de l’auteur, même s’il tire d’autres revenus d’une autre profession. Après cela, chacun est libre, et nous n’avons pas de jugement de valeur à donner. Mais nous ne renoncerons jamais à cet appui professionnel qui est notre raison d’être.
Pour ce qui est du texte, je pense que la numérisation bouleverse en profondeur la façon dont on envisage la diffusion et la transmission des oeuvres. Depuis quatre ou cinq siècles, diffusion et transmission sont confiées au livre - une unité qui se fabrique et se vend - d’où une quasi assimilation de la notion d’ "œuvre écrite" à celle de "livre". Or la numérisation remet tout cela en cause : le texte se balade sur des écrans, on peut en être simultanément le lecteur et l’auteur puisqu’on peut intervenir sur son contenu à partir de ce même écran sur lequel on le lit ; en un clic un texte peut être envoyé à des dizaines de personnes en même temps - c’est la duplication illimitée. Le problème le plus délicat est qu’avec un tel mode de transmission, l’oeuvre peut être tronquée, modifiée, plagiée, diffusée par extraits, par fragments, elle peut être conçue de façon évolutive... elle n’est plus fixée comme elle l’est dans un livre - nous n’avons plus la garantie qu’offre ce dernier .
C’est un état de fait, il n’y a pas à le déplorer ou à s’en réjouir, il faut simplement en tenir compte dans notre réflexion - laquelle n’en est qu’à ses débuts ; je pense que toutes les questions nouvelles que pose la numérisation constituent notre principal axe de travail pour les années à venir.
Alain Absire me confiait récemment qu’en février dernier, de très importantes modifications avaient été apportées aux statuts de la Société - qui est, rappelons-le, une association "Loi 1901". Pourriez-vous m’en expliquer les grandes lignes ?
Ces statuts n’attendent plus que d’être approuvés officiellement par l’autorité de tutelle, le ministère de l’Intérieur. Le changement majeur qui interviendra à partir du moment où ces nouveaux statuts entreront en vigueur : tous les adhérents de la SGDL auront le droit de voter lors de notre assemblée générale annuelle sans aucune distinction de grade. Je rappelle que nos adhérents se répartissent en trois grades en fonction du nombre d’oeuvres publiées ou exploitées commercialement : on est stagiaire dès la première publication, on devient adhérent à partir de trois et sociétaire à partir de six. Jusqu’à présent, seuls les sociétaires pouvaient élire le Conseil d’administration. Celui-ci sera désormais élu par la totalité des membres - ce dont il faut se féliciter car cela correspond à la vocation démocratique de notre association. Cela ne signifie pas que le système des grades est aboli, ni que tous les membres seront éligibles au Conseil d’administration mais que tous les auteurs membres de la SGDL seront électeurs.
Puisque nous évoquons les grands changements, envisagez-vous d’instaurer de nouvelles récompenses, de diversifier les manifestations en multipliant, par exemple, les lectures de pièces de théâtre ?
Beaucoup de choses sont théoriquement possibles... Mais encore faut-il tenir compte des possibilités techniques et financières. Ainsi aimerions-nous créer un prix de la BD, ou de la création numérique, par exemple... Mais pour créer un prix, il faut avoir de quoi le doter, et cela suppose que l’on ait pu trouver des partenaires susceptibles de le financer... Pour ce qui est des manifestations culturelles, je voudrais que cette maison ait une vocation d’accueil : comme nous l’avons fait en juin avec « les périphériques du marché de la poésie », et comme nous espérons le faire à l’automne avec l’association « Pour la littérature ». Ce n’est pas à nous de tout faire : que ceux qui agissent viennent faire vivre l’hôtel de Massa !
En dehors de cela, il y a un vaste champ de travail qui concerne les services aux auteurs : il ne suffit pas d’inviter ceux-ci à devenir membres de notre association, il faut aussi être clairs quant à ce que nous leur apportons en échange de leur adhésion. Nombre de réflexions sur ce thème ont été lancées depuis longtemps ; il m’appartient désormais de faire en sorte qu’elles aboutissent à des réalisations concrètes. Mais je ne vous parlerai pas plus avant de ce qu’il serait possible de mettre en oeuvre dans le cadre de ce "service aux auteurs" : c’est un sujet complexe qui, à lui seul, pourrait alimenter une interview conséquente...
Pour clore cet entretien, je m’adresserai non plus au nouveau président de la SGDL mais à l’écrivain... Quel est le livre qui vous tient le plus à cœur et que vous auriez envie de conseiller à quiconque ne connaîtrait pas votre œuvre ?
Il semble qu’en règle générale, un écrivain ait toujours une préférence pour son dernier ouvrage... et je n’échappe pas à la règle : j’ai un faible pour Telling, paru tout récemment chez Stock. Mais il s’agit du second tome d’une suite romanesque qui en comptera cinq ; en conséquence, je conseillerais à quiconque souhaite découvrir mes livres de commencer par lire le premier volet, Option paradis, lui aussi publié chez Stock. Si tout va bien, le troisième tome sortira en 2007.
Bibliographie de François Taillandier
ROMANS
Les Clandestins (de Fallois, 1990 - Le Livre de Poche, 1992)
Les Nuits Racine (de Fallois, 1992. Prix Roger-Nimier - éditions de la Table Ronde, 2004)
Mémoires de Monte-Cristo (de Fallois, 1994 - Le Livre de Poche, 1996)
Des hommes qui s’éloignent (Fayard, 1997 - Le Livre de Poche, 1999)
Anielka (Stock, 1999. Grand prix du roman de l’Académie française - Le Livre de Poche, 2001)
La Route d’Italie (Stock, 2000)
Le Cas Gentile (Stock, 2001)
La Grande intrigue tome 1 : Option Paradis (Stock, 2005)
La Grande intrigue tome 2 : Telling (Stock, 2006)
ESSAIS
Jorge-Luis Borgès (François Bourin, 1994)
Aragon 1897-1982, quel est celui qu’on prend pour moi ? (Fayard, 1997. Prix de la Critique de l’Académie française)
Journal de Marseille (éditions du Rocher, 1999)
Les Parents lâcheurs (éditions du Rocher, 2001)
Borges, une restitution du monde (Mercure de France, 2003)
Une autre langue (Flammarion, 2004)
Balzac (Gallimard "Folio Biographies", 2005)
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