Couverture de l’édition courante
Avec ce titre anglais, aux trois "H" comme sait si bien les souffler en bourrasques brusques la langue de Shakespeare, on pressent que l’on ne va pas s’aventurer dans ce livre - mince, tenant presque de la plaquette mais dont la couverture* témoigne déja du souci artistique avec lequel il a été conçu - comme en un boulevard où tout est offert/donné au premier regard tandis que l’on avance sans songer à réduire l’ampleur de ses pas. D’ailleurs les choses se compliquent vite : le titre comporte une extension - en français cette fois, mais quel français, inventif et s’affranchissant des contraintes imposées par le lexique existant : & charmantes alchimères... La couleur est donc au mélange des langues, à la créativité et aux jeux que l’on subodore de tous ordres : jeux d’échos, de mots, de références... etc. Ainsi retrouvera-t-on l’anglais dans les cinq vers cités en exergue et signés James Douglas Morrison (les plus avertis auront reconnu sous son patronyme complet le mythique chanteur des Doors, poète émérite...) puis plus loin, dans le corps même du poème - oui, "poème" au singulier plutôt que "recueil" bien que les textes soient distingués les uns des autres par des titres : l’ensemble est d’une telle cohésion et lié par des échos si ténus que l’on a moins l’impression de lire une succession de poèmes que d’évoluer dans un espace poétique unique mais changeant.
À l’anglais s’ajoute le latin de la seconde exergue - VISITA INTERIORA TERRAE RECTIFICANDO INVENIES OCCVLTVM LAPIDEM. Peut-être y a-t-il là une volonté de chiffrer le texte, de lui donner une part d’énigme et de montrer à demi-mot son arrière-fond savant, à la manière des textes alchimiques, reposant sur une symbolique très complexe et dont la lettre demeure inaccessible aux non-initiés. Mais au fond, est-ce vraiment le sens dénoté de ces phrases étrangères - que restituerait une bonne traduction - qui importe ? N’est-ce pas plutôt leur musique intrinsèque, et la façon dont elle vient s’harmoniser avec le reste de la mélodie ?
Car la poésie que livre ici Pierre Bonnasse est éminemment musicale : les mots assonent et allitèrent allègrement. Certes, les vers sont "libres" ; ils s’organisent hors des formes fixes et la rime n’est pas systématique. Mais cette apparente liberté ne doit pas induire en erreur : les vers sont régis par une prosodie très calculée, rehaussée qui plus est par l’insertion çà et là de quelques alexandrins parfaitement orthodoxes, ces princes incontestés de notre poésie métrée.
Un souci musical et rythmique qui renvoie aux origines de la poésie, d’abord parole chantée qui ne se livrait pas sans l’appui d’un instrument de musique : lus à haute voix, les vers de Happy Hooker’s Hand résonnent comme les notes que lâcheraient les cordes pincées d’une lyre. Ce que célèbre cette mélodie ? Les ivresses, les rêves, les références littéraires et ésotériques, l’art poétique, Paris et Amsterdam... la chair et l’amour. Un superbe athanor pour un splendide œuvre au rose...
Attention toutefois à ne pas parler trop vite d’érotisme - ce mot a une acception trop restrictive qui ne convient pas à ce poème. Les quelques sexe et putain récurrents, pas plus que le ponctuel vit ne justifient le cantonnement érotique ; les raccourcis poétiques qui portent le corps de l’aimée au ciel et parsèment sa peau rimée d’ivresses étoilées appelleraient plutôt le terme de "sensualisme"...
En position quasi centrale, le poème "Délicieuse parole" est un peu une mise en abyme du recueil tout entier, portant lovés au creux des mots la métapoésie, le mystère cosmique, la sensualité du corps et la sacralité de l’amour autant que de la parole. Quant à sa forme, ce texte donne une juste image de l’ensemble. Comment, alors, éviter de le citer dans son intégralité...
Chaque note est une larme qui coule
sur les cœurs déchirés -
Chaque son possède la saveur d’un songe
qui libère les âmes aux merveilles du monde -
Ce calice est au Soleil
un solstice dans mon sommeil.
Pareil à ces rêves d’or et de miel
ces flammes échevelées dans les pierres du ciel
filantes traînées de lumière
étoiles passant à la ronde infinie -
La parole est un vin ô combien délicieux
qui perle sur ta bouche quand pétillent tes yeux.
Au fil des mots, des strophes et des pages, on comprend combien Happy Hooker’s Hand est de nature à conforter dans l’idée que, pour appréhender la poésie, il faut être, au moins autant que le poète, un spéléologue de la parole : c’est toujours en profondeur, loin sous les syllabes visibles, que gisent l’essentielle musique et l’image cruciale d’un poème.
Aussi faut-il lire ce livre à toute petite vitesse, prêt à saisir au vol le moindre détail - avec le même état d’esprit que le promeneur curieux qui, averti, cherchera à voir surgir du pavé amstellodamois, tout à côté de Oude Kerk et par temps de pluie, cette sculpture métallique montrant un sein tenu par une main d’où est né, en parite, Happy Hooker’s Hand...
Couverture de l’édition de luxe
U
n dernier mot pour louer la couverture - déclinée en deux variantes, l’une destinée à l’édition courante, l’autre à l’édition de luxe - à l’aspect liquescent, magnifiquement en harmonie avec le contenu du poème et qui à elle seule appelle les dérives poétiques...
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9-11 rue du Champ-de-l’Alouette
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Éditions Éolienne
6-8 rue Vulpian
75013 Paris
* Cette première édition de Happy Hooker’s hand compte, pour un tirage global de 202 exemplaires, une édition de luxe de 22 exemplaires numérotés de I à XXII accompagnés d’une photographie originale signée de Xavier Dandoy de Casabianca, et une édition courante comprenant les exemplaires numérotés de 001 à 180. La couverture est différente pour chacune de ces deux éditions.
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