L’altérité fracassée
Yehiel Alter Perlemuter est né en 1903 dans la Grande Pologne, aujourd’hui l’Ukraine. En 1925 il quitte délibérément sa famille, son pays, sa langue - le yiddish - et son nom. Il abandonne un espace aimé pour s’en aller en Palestine, terre choisie, terre natale désirée qui doit le libérer des traditions et du poids de l’histoire qu’il ne parvient plus à assumer. Pendant quinze ans il vit d’expédients et fait l’expérience d’une profonde fraternité avec les Arabes. Il inscrit alors sa métamorphose dans la poésie pour graver cet échange entre la rivière juive qui coule à côté de chez lui pour la mer judéo-arabe, la mer ouverte. L’acte est courageux. Il est surtout sans retour. Comme toujours, avec Avot Yeshurun l’acte est exact, précis, net. Il brise. Il avance. Il tranche dans le vif, lui qui vit dans la transe, dans la quintessence et la fièvre permanente.
Dès la première page de cet extraordinaire ouvrage, on découvre Avot Yeshurun grâce à un portrait en noir et blanc où il apparaît vêtu d’une chemise blanche à motifs verticaux qui rappellent les imprimés Hermès. Une chevelure blanche à la diable nous fait penser aux portraits facétieux d’Albert Einstein. L’homme a un regard d’une extraordinaire puissance, et d’une profondeur tout aussi rarissime. On voit en lui à la fois un fou et un sage. Un être doté d’une force exceptionnelle et d’une intuition non moins sensible. D’emblée on en tombe amoureux...
Avot Yeshurun est écartelé par une double culpabilité. Un enfant perdu qui s’est vu rattrapé par ce qu’il avait fui ; comme si la Destinée s’était jouée de lui en lui démontrant que l’on ne peut lui échapper. Déchiré par la tension entre le monde divin de la Promesse et la prose brutale de l’Histoire, entre un puissant amour du lieu terrestre et un souci constant, obsédant de l’autre. C’est ici le cœur même du problème que nous vivons depuis 1948, et sa solution si simple pour qui voudrait admettre que la judéité est au-dessus du sionisme : en effet, un mot d’origine yiddish le résume parfaitement, yahn’dès, l’essence même de la judéité, la conscience morale profonde.
Avot Yeshurun culpabilise tellement vis-à-vis de ses proches et du malheur des autres, qu’il fera sien le drame de 1948 et des réfugiés arabes qui ruinera son (idée) de ce pays comme d’un bon pays. Il se dira égorgé.
Opposé viscéralement à toute forme de violence, Avot Yeshurun eut cette réponse étrange quand, en pleine guerre du Liban, sa fille lui fit le reproche de ne pas se révolter :
Nous avons condamné les Palestiniens à l’exil, quand personne ne sait mieux que nous les valeurs et la force morale attachées à l’exil ; elles sont infiniment supérieures à celles de la patrie.
Pris dans cette tension du monde Avot Yeshurun ne mâche pas ses mots :
Rappelle-toi, rappelle-toi, tu as quitté ton père et ta mère, tu les a abandonnés pour venir au pays, et tu as trouvé là un autre peuple. Ce peuple, salue-le et vis avec lui. Tu savais bien que ton installation ici hypothéquerait lourdement l’avenir des Arabes de Palestine et détruirait leur espoir en un avenir. Si tu ne veux pas être le cochon de l’univers, n’oublie jamais cela. [...] Si tu oublies, toute ta vie au pays se passera dans une aride solitude mentale, psychique et spirituelle, et tu seras coupé de tes propres racines.
(Entretien de l’hiver 1982-1983)
Quand on connaît la maxime sioniste "un peuple sans terre pour une terre sans peuple", l’on comprend que Avot Yeshurun fut mis au banc de la nation israélienne. Et l’on a beaucoup de mal à supporter la récupération qui s’opère actuellement par les milieux proches du pouvoir en place.
C’est d’ailleurs en 1948 qu’il prend le nom de Avot Yeshurun pour devenir un poète avec un statut et une prise de responsabilité d’ordre à la fois personnel et politique qui articule sa propre histoire à l’histoire de "cette terre", toutes deux placées sous le signe de la faille. Le voilà donc d’emblée en marge et proscrit car osant revenir sur le rêve sioniste et briser le tabou absolu :
La Shoah des juifs d’Europe et la Shoah des Arabes d’Israël sont une seule et même Shoah pour le peuple juif.
Elie Weisel appréciera, lui qui milite depuis près de quarante ans pour que les termes Shoah et génocide soit exclusivement réservés à l’évocation de l’extermination des juifs.
Il ne faut pas voir ici un acte politique : Avot Yeshurun n’est pas Mahmoud Darwich. Trop sauvage, trop exigeant, trop solitaire, Avot Yeshurun se sait seul mais est il persuadé qu’il se doit à sa culture, à sa foi, aux siens. Et que seule la vérité doit être de mise. Homme de refus, il s’oppose catégoriquement à toute appropriation de la "Catastrophe" :
Sur notre propre Shoah nous avons pleuré, et leur Shoah, nous ne la pleurons pas ?
Le bourreau est en chacun de nous, nous rappelle-t-il. Pas d’exception... Il sait qu’il a vécu - et vit encore - dans sa chair et son âme les conséquences de sa décision de tout quitter ; il sait qu’il a sacrifié les siens à son destin de poète et scellé son destin par un nouveau nom, rejetant celui qu’on lui avait donné. Une décision magistrale qui viendra le tourmenter tous les jours. Il se sent alors étranger à tout ressentiment et ne cultive pas l’idée de victime absolue que d’autres mettent en pratique pour tenter de justifier l’injustifiable. Car il se croit le coupable originaire, et avec lui tous les juifs, en quelque sorte. Il n’a jamais cessé de percevoir aux tréfonds de son être la terrible ambiguïté de l’abîme humain, cette exacte réversibilité des deux pôles de la tragédie existentielle qui nous dépasse et nous fait commettre des actes insensés :
Bien avant que l’Allemand ait marché sur eux,
déjà, moi, j’avais marché sur eux.
Déjà, moi, j’avais porté l’extermination dans leur corps.
Dès l’instant où ils sont revenus sans moi de la gare à la maison, ils
n’ont pas eu de quoi terminer la
matinée
Ecartelé, oui, semble bien être le mot qui résume l’état d’esprit de Avot Yeshurun qui vit en lui cette faille comme une brûlure qui jamais ne cicatrise. En 1925 il perd sciemment un monde mais en 1948 il perd le monde et tout s’écroule. Adieu la "poésie présente dans les choses du monde", cet alibi d’un solipsisme romantique désuet qui lui paraît désormais inutile. Il va plutôt imposer les rares "choses qui sont dans la poésie" en inventant un style plus puissant, plus dense, une poésie comme un acte qui sauve et coordonne le plus disparate comme le plus imprévu. On s’éloigne très vite du premier recueil publié, Sur la sagesse des chemins (1942), hommage à la Palestine et au vieux monde arabe dans lequel il retrouvait à la fois l’image transposée des juifs de la diaspora et la terre immémoriale commune aux deux peuples frères... La langue devient alors un moyen, une arme de dénonciation massive, cette langue qui mêlera tous les registres de l’hébreu - de celui de la Genèse ou des prophètes à l’argot de Tel-Aviv - mais aussi du yiddish, du polonais et de l’arabe. Langue dissonante aux tons impulsifs, langue épave, langue des ruines et des explosions dans un déluge d’irruptions d’objets dépareillés qui stigmatisent une tragédie silencieuse. Cette poésie du refus adhère à la nouvelle terre chantée mais impose la réalité sous un soleil noir, un soleil de pluie en Palestine.
Avot Yeshurun nous aide, dans cet "après 11 septembre" où tout a perdu sa place, en nous faisant regarder autrement le monde qui nous entoure par l’entremise de sa poésie. Elle n’est pas le miroir déployé, elle n’est pas cynique, elle n’est pas muette mais libre de redimensionner le monde à l’agonie qui nous abrite sous le toit du temps. L’élan premier qu’il voulait imprimer à ses poèmes en se saisissant des mots est désormais libéré grâce à l’influence des réalités rencontrées. Ainsi, le signifié se voit grandi par l’attention portée par le poète sur l’idée même de création dans une liberté agrandie à la prose qui permet à qui, ou à ce qui, sous l’étreinte du malheur, est tombé hors de l’être.
Selon que l’on suive l’Histoire ou la biographie de Avot Yeshurun - ni bourreau ni victime, voire l’un et l’autre à la fois ou successivement - le texte s’oriente vers une polarité complexe et convexe qui filtre entre les mots cette poésie unique, profondément et substantiellement intériorisée. La Shoah intime de Avot Yeshurun, exercée et non subie, structure l’œuvre et rompt le bonheur ivre d’une poésie absolue qui pousserait sur les arbres. Le vertige devient une pensée morale qui aimerait désamorcer la dynamique cruelle qui emporte l’Histoire comme la création et dont la puissance n’opère qu’à la faveur des ténèbres. Cette conscience qui s’exprime au-delà du lieu de mémoire, cet inconscient, justement nommé, où l’esprit prend la parole et crée le verbe, impose une distance critique, mais aussi éthique, en incitant le lecteur à oublier la logique naturelle du prédateur pour se laisser porter vers un espace plus spirituel. Ainsi, la musique du poème pourra dissiper l’antériorité de l’acte aveugle de l’opération créatrice, cette violence subjective faite au monde que l’imagination tente en vain de recréer, et qui se substitue au monde réel, à la fuite du temps, à l’espace originel d’être ici-bas, calme bloc, dans une poésie des choses imposées.
Voici donc cent onze poèmes, extraits de huit des dix recueils écrits par Avot Yeshurun, et en particulier de La Faille syro-africaine, clef de voûte de l’œuvre. Ces poèmes, nous explique Bee Formentelli, pourraient paraître, dans l’abaissement métonymique comme dans l’âpreté du trait net et nu qui confinent parfois au prosaïsme, rebelles à la poésie s’ils n’étaient justement la poésie même.
Il s’éteindra en 1992, à Tel-Aviv, et seulement alors, comme c’est malheureusement bien trop souvent le cas, le monde prendra conscience de son œuvre, et de son message. Trop tard ? Pas si nous sommes nombreux, très nombreux à le lire, à le comprendre et à diffuser sa parole pour que cesse enfin l’une des plus absurdes et insupportables guerres de ces cent dernières années.
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