Insanités poétiques
Insensatez, Insanité, traduit Déraison par l’éditeur est le quatrième roman d’Horacio Castellanos Moya publié par Les Allusifs, après Le dégoût (2003), La mort d’Olga Maria (2004) et L’homme en arme (2005). Et cet opus-là ne manque pas de sel. Si la trame semble simpliste, elle n’est là que pour offrir l’espace nécessaire au langage pour prendre son envol, gagner en hauteur et magnifier le récit dans un rythme lancinant, étouffant, menant le lecteur jusqu’à la panique. Ecrit dans une langue au souffle long, phrases pouvant aller jusqu’à une page, s’emmêlant dans un patchwork délicieusement surréaliste, ce nouveau roman nous plonge dans l’absurdité de l’horreur. Et dès la première page le dégoût s’invite comme le catalyseur : la barbarie vécue par un Indien cachiquel qui a assisté à la découpe de ses enfants et de sa femme à la machette déplace d’emblée la narration vers un autre terrain. Au-delà de toute humanité possible, la guerre civile porte en elle le mal absolu. Et aucune langue ne pourra décrire l’effroyable souffrance qu’une telle tuerie projette sur les hommes. Ni l’état psychologique des survivants. C’est dans cette forme de déshumanisation que Horacio Castellanos Moya a puisé pour produire un texte à l’énergie dévastatrice où une poésie récurrente tente de faire oublier l’immonde. S’abritant derrière un journaliste salvadorien, en exil au Guatemala, recruté par l’Eglise catholique pour corriger les mille cent pages d’un rapport sur les massacres commis par l’armée pendant les années de guerre civile, et en en faisant le narrateur de ce conte surréaliste, il nous rapporte des entrailles du monde le témoignage impossible de la vérité crucifiée.
Pantin au service d’une cause qui lui échappe, le journaliste comprend assez vite que les couloirs archiépiscopaux abritent un tout autre complot. Cynique mais lucide, notre homme portera ses principes malgré vents et marées. Entre des témoins amnésiques, une fille facile d’apparence mais braquée sur d’autres certitudes, il se laissera aller dans la spirale infernale qui le conduira des bars sordides au soleil de la réalité. Icare au pays des monstres, il souffrira avec les victimes énumérées dans les rapports et n’aura de cesse de recouvrer la beauté du monde dans le cul potelé d’une fille de joie. Paranoïaque, il tentera de fuir l’angoisse qui étreint la société civile et semble vouloir le happer. L’impossible réconciliation nationale où l’impunité n’a servi aucune cause, et encore moins la Justice - qui est une mascarade. Assassins, victimes, tortionnaires recyclés, paramilitaires et anciens guérilleros sèment encore la terreur et se croisent en toute liberté puisque le crime est encore le meilleur ascenseur social. Quant aux survivants, ils ne sont pas entiers dans la tête, autant dire peu crédibles. Une manière de fuir l’impossible dans l’oubli. De nier l’horreur.
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| Horacio Castellanos Moya, Déraison (traduit de l’espagnol - Salvador - par Robert Amutio), Les Allusifs, mai 2006, 146 p. - 14,00 €. |
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