Retour sur une passion
J’ai découvert Jean Duvignaud par un hasard heureux, un soir de janvier 1990, flânant entre les étals de la Hune, à Saint-Germain-des-Près, happé par un livre blanc au titre sur fond bleu, publié aux PUF : La Genèse des passions dans la vie sociale. Comme quoi, un bon titre vaut toutes les publicités du monde ou tout autre bandeau rouge un peu trop usité par les temps qui courent. Fasciné par l’homme autant que par le discours, j’associai cet essai avec la Biologie des passions de Jean-Didier Vincent et menai à terme ma thèse de sociologie psychanalytique sur le sentiment amoureux. Autant dire que Duvignaud resta à jamais associé à mes années de recherche et à mes plaisirs solitaires de rat de bibliothèque formé à la force de ma volonté, contre vents et marées, seul contre l’establishment qui ne voulait rien entendre à mes analyses. Perdu dans un monde trop grand, je vouais un amour absolu à celui qui avait su m’aider à distance et m’apporter quelques réponses essentielles. Il va sans dire que j’ai toujours suivi, depuis cet épisode heureux, ses publications. Et c’est avec une pointe de tristesse que j’ai parcouru ce qui pourrait être le testament de cet ancien président de la Maison des cultures du monde. Car cette forme d’état des lieux masque aussi une profonde nostalgie qui habite le vieil homme qui s’en est allé dans sa maison de La Rochelle, sise dans la vieille ville, la maison où il est né, comme une ultime étape dans une quête d’un retour possible vers l’infini.
Amoureux des peintres et des écrivains, Duvignaud vécut les années d’après-guerre dans le Paris des artistes : Montparnasse. Il côtoya Atlan, Morez, Beckett et Ionesco. Plus tard Virilio et Pérec. Il parcourut le monde, de l’Afrique au Brésil, en s’arrêtant parfois dans le Sud, à Cabris, chez une gentille dame qui jouait au mécène en accueillant des hommes de lettres, dont Obaldia ou Adamov ; il y rencontrait aussi Camus, ou Gide qui possédait une maison sur les hauteurs. C’était le bonheur, le temps d’avant le conformisme, la mise sous tutelle des arts et l’étiquetage systématique de tout ce qui est créé. Ils étaient heureux, indifférents au succès et aux clairons de la "reconnaissance". Car une fois prisonnier du monde qui vous aura désigné comme tel, vous devrez obtempérer sous peine de n’être plus rien. Et malheur à celui qui osera affronter la tendance et les gardiens du temple : la société de consommation tente de détruire ceux qui la nient. Car, de gré ou de force, nous rappelle Jean Duvignaud, il faut s’adapter à la seule loi qui prévaut : rendre désirables les apparences visibles de la civilisation, inoculer le goût de la consommation. Qu’est-ce donc que ce progrès que l’on déverse dans les pays du Tiers-Monde en imposant, par exemple, la voiture à un peuple qui ne sait ni conduire ni comment la fabriquer ? Cette arrogance a institué une machine infernale qui impose des normes que l’avenir ne pourra digérer sans casse...
Dans un état des lieux à la Prévert, Jean Duvignaud nous entraîne au cœur de sa maison dans une farandole multicolore qui nous mènera de la cave au grenier. Sous prétexte d’évoquer tel ou tel objet, il le situera dans son histoire, et glissera vers ses origines, à travers le pays dont il vient et le peuple qui l’a façonné, ouvrant ainsi une porte nouvelle vers les mondes étrangers que l’on côtoie sans les voir. Diablement d’actualité et empreint d’un pessimisme latent, ce livre truffé de détails et d’anecdotes nous insuffle un petit message, comme une voix d’outre-tombe qui nous rappellerait qu’il ne faut pas se prendre au sérieux car la vie est plus un jeu auquel s’adonner en faisant acte de créativité, une farce aux sens accumulés, une poursuite du bonheur... qu’une mise en abîme de nos rôles absurdes joués sans entrain sous la baguette d’un chef d’orchestre corrompu aux sirènes de Wall Street.
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