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Poésie
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Le péril poétique

Alors que la réalité sociale n’a jamais été aussi rugueuse à étreindre, pour reprendre la formule du grand Rimbaud, le 24e Marché de la Poésie nous donne peut-être l’occasion de ramener un peu de douceur en ces jours de juin qui se voudraient avant tout joyeux. Car il faut le dire, le printemps était moins cette année à la joute verbale et à la fixation de vertiges qu’aux vains conflits sociaux et à la grippe aviaire, moins aux poètes qu’à ceux qui furent ficelés comme des paquets de viande à regarder passer les révolutions, comme le disait Léo Ferré. Voilà donc le Marché de la Poésie pour manger autre chose que des salades, pour se consoler d’une révolution qui n’a pas eu lieu et d’une Coupe du monde que les Bleus ne gagneront pas. Car il est difficile, même en foot, de parler d’une lutte finale qui en réalité n’a jamais vraiment commencé. 

La poésie est devenue un marché, comme quoi rien n’échappe au capitalisme. Mais elle a de bonnes excuses. Dans le Quartier Latin, les boutiques de fringues ont remplacé les cafés des poètes d’antan et force est de constater que le désespoir n’a plus rien de surréaliste. Il faut croire qu’avec le temps tout s’en va vraiment. Il est donc difficile aujourd’hui pour la poésie, dans ces conditions, de se faire une place, de simplement sillonner dans une société de plus en plus sinistre. Faut-il en rire, faut-il pleurer, faut-il saccager le marché comme Jésus saccagea le marché du temple, en fouettant poètes et éditeurs ? Un marché du poème, est-ce aussi dingue que dada dans un musée ? Quand le budget pour la magie des mots sera-t-il plus élevé que celui de l’armée ? En 2007, je voterai pour celui qui proposera un revenu maximum d’insertion pour les poètes et les vagabonds, pour les clowns et les mystiques - même s’il faut le reconnaître, la distance entre eux est parfois faible, pour ainsi dire nulle. Mais pour les jardiniers du pouvoir, la "mauvaise herbe" ne se distingue pas, elle se coupe.

La vraie poésie se moque des marchés, des transactions, des accords, des ventes, des bénéfices, des pactes et des combines. La poésie est au service de la connaissance, pas de la finance. Elle enlève les cachots en tête pour y souffler des chants secrets. Elle pulvérise les préjugés et démolit les morales. Elle transforme le plomb en or, déchiffre le monde en défrichant la merde. Le poète est autant dans la lune que Dieu dispose d’une longue barbe blanche. Concassons les clichés, nous savons bien que le poète est au plus près du soleil. Pardon Léo, mais ce n’est pas la poésie qui rampe le plus, et les gastéropodes ne chantent pas. Elle ne cherche le pouvoir si ce n’est celui de la parole, si ce n’est celui de dérégler les sens à la seule force du silence.

"Poètes, vos papiers !" L’interjection n’a malheureusement pas pris une ride. C’est même pire et je sais de quoi je parle. Depuis 2002, il est même dangereux de citer Artaud. Après 2007, ça sera peut-être mortel. En vérité je vous le dis, si aujourd’hui comme hier le poète a du mal pour manger à sa faim, il aura peut-être demain encore plus de mal pour boire à sa soif. Alors on comprend qu’il y ait un marché, même si la métaphore reste une maigre monnaie. Vouloir vivre du poème condamne l’homme à se passer de pain et à ne boire que de l’eau d’un monde qui n’en finit pas de pourrir.

Mais parlons un peu de ce programme. Du 12 au 18 juin, vous pourrez rencontrer pas moins de 500 éditeurs, avec cette année la Finlande et le festival francophone à l’honneur. Tous les soirs un podium et des poètes prêts à tenir parole, des tables rondes et des livres carrés, des remises de prix et des hommages en mots comme en musique. Ne ratez pas non plus autour de Saint-Germain les autobus à plate-forme qui vous baladeront dans le poème, dans la variété des verbes et des vertiges. Et pour plus d’informations, il faudra maintenant aller la chercher par vous-mêmes.

Qui en 2006 s’intéresse au Poème ? De 7000 visiteurs en 1983, le marché est passé à 45000 visiteurs en 2005. Finalement, il faut croire que le poète a peut-être raison d’espérer, bien que, comme l’a écrit André Velter, opaque à tout populisme la poésie n’a pas à craindre d’être populaire. Ne nous méprenons pas. Tant que le Marché de la poésie ne ressemble pas au festival de Cannes, il y a peu de chances qu’il devienne un festival de cons (l’allitération est une tentation à laquelle il est difficile de résister, et qui fait parfois glisser le poète sur des pentes faciles qu’il ne voulait même pas emprunter au départ. Vive le cinéma.) Ce n’est donc pas encore demain qu’il faudra compter sur elle pour manger, même si en réalité le poète souffre profondément d’une autre faim que l’argent seul ne saurait combler. Car il n’y a que dans la traversée des horizons que le poète peut étancher sa soif.

De toutes ses forces, la poésie participe encore et toujours à la fête, sur la place et au-delà, dans les périphéries et même dans les marges d’un monde médiocre qui pourtant la mène à mal. N’en finissons pas d’espérer, peut-être un jour, la poésie triomphera. En attendant, comme Michaux écrivait qu’il fallait savoir mûrir dans la glace, je pense qu’aujourd’hui il faut apprendre à chanter du fin fond d’un charnier. À l’école de la poésie, hurlait encore Léo Ferré, on n’apprend pas, on se bat. 

Les poètes sont aujourd’hui dans les rues. La poésie est encore bien vivante et tient le pas gagné. Il ne nous reste qu’à traverser la foule folle et aller place Saint-Sulpice pour dérégler nos sens, en goûtant la saveur d’une poésie qui fait toujours signe. Dans le pays de la tolérance zéro, souhaitons quand même que l’errance soit encore pour quelque temps pavée de soleil. Et si Paris valait bien une messe, disons haut et fort que la Poésie vaut bien son Marché.

Visitez le site du 24e Marché de la Poésie



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Pierre Bonnasse, le 15 juin 2006 - article2490.html
24e Marché de la Poésie. Du 15 au 18 juin 2006.
Place Saint-Sulpice
75006 PARIS
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