Le Surréalisme au présent
Tandis que d’aucuns se sont empressés d’enterrer le Surréalisme sinon en même temps qu’André Breton, en 1966, du moins en 1969, avec la publication, dans le numéro du Monde du 4 octobre, du "Quatrième Chant" de Jean Schuster1, force est de constater aujourd’hui encore la belle vivacité des valeurs fondamentales du mouvement. Non seulement certaines figures associées à l’Âge d’or du Surréalisme poursuivent leur œuvre, à l’instar de Gisèle Prassinos qui, à plus de 85 ans, vient de publier un ouvrage d’une remarquable fraîcheur, mais, de surcroît, des artistes, des écrivains, des intellectuels plus jeunes, qui parfois ont entamé leur œuvre bien après la mort de Breton, revendiquent la filiation surréaliste, même si, pour la plupart, ils refusent de s’enfermer dans le carcan stérile d’un héritage par trop pesant.
Pour se convaincre de l’intérêt d’une telle démarche, il n’est que de se plonger dans Supérieur Inconnu, une revue qui, depuis janvier 2005, connaît une deuxième vie. Fondée en octobre 1995, cette publication a connu, jusqu’en octobre 2001, vingt et un numéros qui proposaient des textes de création littéraire, des articles critiques ou de réflexion, ainsi que de passionnants dossiers. Après plusieurs années de sommeil, la revue, désormais semestrielle, reparaît sous une forme nouvelle - un format plus grand, des illustrations plus nombreuses, quelquefois en couleurs - et une approche sensiblement différente, plus contraignante que par le passé. Pour sa renaissance, Supérieur Inconnu, sous-titrée "Arts, Littérature, Critique", entend se structurer autour des quatre valeurs célébrées par les figures du jeu de cartes surréaliste de Marseille : le rêve, "astre du ciel intérieur", l’amour, "feu vital de l’esprit", la connaissance, "clé des secrets", et enfin la révolution, "grande roue du destin". Pour Sarane Alexandrian (directeur de la publication) Marc Kober (rédacteur en chef), Jean-Dominique Rey (conseiller de la direction), et tous leurs collaborateurs, l’exaltation de telles valeurs ne signifie en rien l’enfermement dans une "tradition" surréaliste desséchante. Ici, nulle tentation de passéisme ni de conformisme à une quelconque doxa, bien au contraire. Ainsi qu’on peut le lire sous la plume de Marc Kober, dans un éditorial intitulé "Le Grand jeu de l’avenir"2, Supérieur Inconnu n’est pas une revue surréaliste de plus. C’est une revue qui retient le meilleur de l’aventure surréaliste pour la rejouer au présent.3
Costume pour l’Execution
du Testament du Marquis de Sade
Dans sa seconde livraison sous couverture vert émeraude, Supérieur Inconnu nouvelle formule, à travers une mise en page élégante et claire, agrémentée d’un riche appareil iconographique, entraîne notamment le lecteur dans l’univers tout de démesure et de dérision de l’artiste québécois Jean Benoît4. Dans son étude brillante et fort documentée, Marie-Laure Missir, par ailleurs spécialiste de la poétesse et nouvelliste Joyce Mansour, nous initie à l’œuvre d’un homme fasciné par l’œuvre de Sade, pour qui toute vie doit être dévolue à l’amour, à l’humour (noir) et à la mort. Concepteur de costumes, de sculptures et d’objets surréalistes qui tous trahissent le goût de l’artiste pour la dérision noire et la provocation, Jean Benoît a ainsi réalisé, entre autres, un "costume de cérémonie pour l’exécution du testament de Sade", Le Bouledogue de Maldoror en hommage à Lautréamont, autre grande figure du panthéon surréaliste, ainsi qu’un costume de nécrophile conçu à l’origine pour La Communion solennelle, une pièce de l’écrivain panique Fernando Arrabal.
Autre étude-phare de ce deuxième numéro du nouveau Supérieur Inconnu, un long article de Sarane Alexandrian consacré à la vie et à l’œuvre de Fabre d’Églantine (1750-1794)5, dont le nom est associé, dans la mémoire collective, à la fois à une romance, "Il pleut bergère", et aux grandes heures - c’est-à-dire les plus sanglantes - de la Révolution française. Comédien apprécié, auteur dramatique de renom, poète de la chanson, il fut très tôt acquis à la cause révolutionnaire, se liant notamment d’amitié avec Danton, dont il devint en 1792 le secrétaire particulier. Comme le rappelle Alexandrian, sans doute est-ce dans l’élaboration du "Calendrier de la République française" (1792), que Fabre d’Eglantine a livré son œuvre la plus belle, à la fois en tant qu’homme politique mais également en tant que poète. Comment en effet ne pas être sensible au pouvoir évocatoire pour l’imaginaire de mots tels que Vendémiaire, Brumaire, Frimaire, Nivôse, Pluviôse, Ventôse, Germinal, Floréal, Prairial, Messidor et Thermidor, dans lesquels on peut lire « un hymne chanté en l’honneur de la Nature 6 ? Moins de deux ans plus tard, Fabre d’Eglantine, haï par Robespierre, sera exécuté et son nom traîné dans la boue. Dans son étude, Sarane Alexandrian s’attache, comme il l’avait fait de manière admirable en 1977 dans ses Libérateurs de l’amour 7 pour des figures telles que Sade, Maria de Naglowska et Bataille, à porter un éclairage neuf sur une personnalité mal connue grâce à une érudition et une honnêteté intellectuelle jamais mises en défaut. Selon l’écrivain, il conviendrait de rendre à Fabre d’Églantine, qui, même dans le flot des événements extrêmes, n’a jamais sacrifié son œuvre littéraire sur l’autel de la propagande et de la démagogie, la place qui lui revient de droit, c’est-à-dire en compagnie des "grands hommes"8 de la Révolution.
Pour ce qui est de la création littéraire, cette deuxième livraison de Supérieur Inconnu permet notamment au lecteur de découvrir la prose poétique du surréaliste espagnol contemporain Miguel Pérez Corrales merveilleusement rendue par la traduction de l’artiste-collagiste Lou Dubois9. C’est à un voyage au bout du bout du monde étrange10, par-delà les apparences déjouées par les puissances du rêve et de l’érotisme, que nous convie le poète. Sur les traces de l’écrivain, on pénètre dans un univers où la femme aimée se confond avec une nature d’une enivrante sensualité, génératrice des visions les plus insolites à l’instar de ces baleines sorties de siècles en sommeil, prêtes à lever l’ancre pour l’aventure dans des forêts bleues et des labyrinthes lapis-lazuli, sous des stalactites de pierreries. 11 
On retiendra également "Un épisode inédit de la vie de Marie-Vieil-Or", une très belle nouvelle de Marc Kober12 dans lequel le jeune écrivain rend hommage sur le mode fantasmatique à Toyen. De son vrai nom Marie Cĕrminová, l’artiste tchèque fut en 1934 un des membres fondateurs du groupe surréaliste de Prague. Comme le rappelle Withney Chadwick, nous ne savons presque rien de la vie intérieure de Toyen et de ses sources d’inspiration, pas plus que nous ne connaissons sa vie réelle13. Ce qui laisse ainsi toute latitude aux dérives poétiques de Marc Kober qui, à partir de son interprétation de l’œuvre plastique de l’artiste, se plaît à (ré)inventer, entre Prague hantée par le souvenir du Golem de Gustav Meyrink, et Paris, l’existence de l’artiste, et notamment ses amours avec son compagnon avant-gardiste Jindřich Štryskí. Dans cette très belle nouvelle sur laquelle plane l’ombre du Divin Marquis14, une des grandes passions du couple pragois, on retrouve la grâce sensuelle et charnelle de l’auteur des Souvenirs d’un homme tranquille15, recueil où Kober témoignait, en même temps que de ses admirations surréalistes - on pense ainsi plus d’une fois à l’imaginaire érotico-fantastique d’André Pieyre de Mandiargues -, de son goût pour le libertinage cruel du XVIIIe siècle16.
Enfin, on signalera "Le Livre de Lindisfarne", récit baigné d’une atmosphère insolite délicatement orfévré par Jean-Dominique Rey17. On y lit, fruit d’un hasard résolument "objectif", la rencontre du narrateur et de Li, une jeune femme asiatique, dans un Londres pluvieux. Tandis que lui, amateur de peinture, voudrait l’entraîner à la National Gallery, elle finira par le guider vers l’église Sanit Martin in the fields, où ils trouvent refuge et abri pour s’aimer. Comme à son habitude, le nouvelliste, à qui l’on doit trois recueils, dont le fascinant Portrait sans ombre18 et, plus récemment, Final de Don Juan19, parvient, en quelques pages, à faire naître, par petites touches, un univers dans lequel le quotidien acquiert une dimension d’étrangeté subtile, évanescente, qui ne cesse de hanter le lecteur une fois le récit achevé.
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