Dans l’ombre familiale
Voici un roman qui méritait bien d’être salué, tant par ses pairs que par la critique. Car s’il en est un qui devait être primé, soit par l’Académie soit par la SGDL, c’était bien Patrick Roegiers, le plus belge des écrivains français, qui manie la langue française comme personne. Inventif, festif et délirant, cet auteur, également poète, conférencier, photographe et biographe, nous entraîne une nouvelle fois dans une danse psychédélique qui démontre que la science et l’art peuvent faire bon ménage, pour peu que l’on veuille bien s’y pencher avec attention. Mais justement, âmes sensibles passez votre chemin. Fier lecteur, un conseil tout de même, ne lisez pas ce livre après manger. Car Honoré Fragonard, cousin de Jean-Honoré, le célèbre peintre des Lumières, a marqué son époque en devenant le plus grand anatomiste de son temps - et au-delà sans doute. Précurseur de génie, enseignant hors pair, Honoré se passionna pour l’exploration des chairs, pour ce qui se cachait sous la peau. Et il maniait comme personne les outils nécessaires à son travail :
Amputer, raboter, ruginer, lui avait permis d’accéder à la connaissance [...] et il avait appris à chacun à dépecer avec élégance, hachant les mains, brisant la poitrine en happant les poings [...], évinçant les coulées pourpres [...], dépouillant jusqu’aux moelles le corps verruqueux, liquescent et muscilagineux, preuve du court laps de temps accordé dans une dissection.
Né à Grasse, puis ayant rejoint l’Ècole vétérinaire de Maisons-Alfort, Honoré Fragonard pensait que la mort se fait vie et que la médecine ne pouvait avancer qu’en allant chercher au fond des corps les réponses aux innombrables questions que l’on se posait alors... Mais après les animaux, ce sont donc les humains qui seront exhumés et offerts aux doigts experts de notre héros. Et dans la recherche scientifique naquit une vocation artistique, un amour des tissus et des tendons, une certaine idée de l’immortalité et de la conservation. En se jouant des idées, avec l’aide de la chimie, Honoré Fragonard conçut alors ses célèbres écorchés.

Vouant toute sa vie à son métier, ballotté par la révolution des idées qui plaçait désormais en son centre, non plus la religion, mais la raison, côtoyant d’illustres personnages (David, le peintre et Diderot, le philosophe) dans la lignée de son cousin, Honoré Fragonard n’en avait pas moins plus de passion encore pour sa science, son Grand Œuvre auquel il consacrait douze à quinze heures par jour, en oubliant de boire et de manger. Fasciné. Subjugué.
Il avait ainsi pu contempler comme un fruit moisi la harcescence de la substance carnaire d’où s’exhalait l’arôme des résidus vermineux qui attestait que les vers bouffant le cadavre ne sortaient pas de terre mais de l’intérieur du corps.
D’une précision toute chirurgicale, d’un humour corrosif, pince-sans-rire mais diablement malin, Patrick Roegiers nous flanque en pleine page ses arguties sémantiques comme autant de vents qu’un pétomane du rire ne parviendrait plus à contenir : un exemple parmi d’autres, les camarades de classe passés de vie à trépas listés avec finesse dans une langue qui roule et s’amuse, dans un chant posthume qui nargue le destin.
Armide, soixante-trois ans, tête de nœud, mou comme une chiffe, directeur d’une fabrique de mousseline et de galons, [...] Phélypéau, soixante-deux ans, à tête de gésier, spécialiste des éloges nécrologiques, [...] décédé parce qu’on lui avait arraché les tripes atteintes d’un prurit. Anceaulme, soixante-sept ans, tête brûlée, tout feu tout flammes, pyroboliste ou ingénieur à feu, [...] Ancézune, soixante-sept ans bientôt, qui avait une tête de phoque, fondateur d’un fabrique de distillation d’huile de vitriol, [...] Endymion, soixante-sept ans moins une seconde, à tête de marron lisse, qui avait l’air d’un ahuri mais qui ne l’était pas, devenu un des premiers cypridologistes, [...] Typhon, poreux comme une pierre ponce, contrôleur des eaux minérales, noyé dans sa baignoire alors qu’il était attiré par l’étude des pires cataclysmes et avait imaginé toute sa vie périr dans un naufrage.
... Etc. etc.
Du grand art que ce livre qui nous offre la possibilité de lire autrement les Lumières et d’y voir aussi le baroque qui ombra cette mutation soudaine d’une société qui n’était pas prête à entendre, assimiler et admettre toutes les découvertes qui étaient le pain quotidien de cette fin du XVIIIe siècle. Un grand moment de littérature.
Il y a 4491 signes dans cet article.