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Romans
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Au fil de la vie ...

La trilogie amoureuse est un classique du vaudeville, cette comédie légère et divertissante, fertile en intrigues et rebondissements (c.f. Petit Robert) mais elle est aussi un grand classique de la littérature. C’est donc un sujet mille fois rebattu qui ne peut avoir d’intérêt que si l’on ose l’aborder autrement. C’est le parti qu’à délibérément choisi Rodica Draghincescu en s’attaquant à la langue. Poète de renommée internationale, cette jeune femme née en Roumanie dans les années 60, installée depuis peu en France, a toujours considéré les mots comme des matériaux qui demandaient à être travaillés, manipulés, contournés, ciselés, polis au dixième de millimètre pour donner une musique, un son venu des entrailles du monde. Il faut, une fois dans sa vie, avoir assisté à une lecture donnée par Rodica Draghincescu. Ses poèmes deviennent alors un opéra baroque qui se matérialise devant vous ; les mots sortent de leur gangue pour s’étaler en pleine lumière ; les sens s’inversent, se superposent pour nourrir une histoire qui n’en est pas une puisqu’elle résume toutes les histoires. Ainsi, la manière si particulière dont Rodica Draghincescu use et abuse de la langue lui permet d’initier l’auditeur/lecteur à une autre forme de jeu lexical. Cela transcende l’auditeur et fustige le lecteur qui en oubliera bien vite sa position assise livre en main, contraint de se propulser dans la trame du récit et de subir les outrances de la langue et la jouissance des sons, la performance du rythme et la magnitude imposée par l’œuvre.

À l’opposé d’un Mircea Càrtàrescu, adepte d’un style plus académique, dont nous avions présenté en septembre dernier le dernier livre paru chez Denoël (L’Œil en feu), Rodica Draghincescu ne s’autorise aucun compromis, ni avec le style, ni avec la mode, ni avec l’establishment. Sans doute est-ce aussi ici, malheureusement, que l’on doit regarder pour se demander pourquoi elle fut si magnifiquement accueillie en Allemagne ou au Canada lors de festivals internationaux, pourquoi elle est publiée en volumes d’auteur dans des anthologies et des revues littéraires en Angleterre, en Belgique, en Suède et en Suisse, aux USA et en Espagne... etc. alors qu’elle reste ignorée - ou presque - en France, elle si francophone, si amoureuse de notre culture. Parce que, justement, elle ne concède rien à la mode, elle n’écrit pas "culturellement correct" pour entrer dans un moule éditorial ou faire allégeance à un jury frileux. Non, Rodica Draghincescu imprime sa classe dans son œuvre, celle de traductrice (Bonnefoy, Noël, Janko, Calabro, Norac...), de poète (prix de l’Union des Écrivains de Roumanie, 1995, Grand prix Géo Bogza, Bucarest 1998... etc.) et de romancière en s’appliquant à déjouer les pièges et à ne pas se laisser enfermer dans le carcan de l’auteur à thèmes. Rendons donc un hommage appuyé à arHsens édiTions qui, en sus de publier des livres remarquablement bien réalisés, trace sa route loin des tendances pour publier des auteurs dignes du plus grand intérêt.

Il y a donc urgence à lire cette poète et romancière, et pour qui n’a pas encore eu cette joie, il peut tout à fait se lancer par ce roman hallucinogène qui mêle les voix des personnages comme autant d’échos dans une chambre vide où trône un lit aux draps immaculés. Vide, cela reste encore à voir mais bien au-delà de l’histoire il y aura toujours cette manière d’écrire en jouant sur les conjugaisons et les perspectives qui, le temps des dix premières pages, troublera le plus consensuel des lecteurs. Mais de grâce faites l’effort d’aller au-delà, le plaisir n’est pas aisé - il n’y a jamais de jouissance instantanée -car on ne gravit pas une montagne en une heure de marche, et si vous voulez passer de l’autre côté, toucher l’interdit, découvrir une autre manière d’écrire français, de chanter la langue de Molière, franchissez le Rubicon en vous en donnant les moyens...

Rodica Draghincescu est-elle Cadiro, l’amante effrontée ? Seuls certains initiés savent, mais... Et puis, à quoi bon tout savoir puisque là n’est pas l’essentiel. L’impertinente Cadiro aime Vic, qui est marié à Zorika. Trilogie de départ, tissu imprimé pour bâtir un décor mais regardons plutôt sous le tapis, derrière les cintres, sous le masque des acteurs et nous découvrirons la légende des nouveaux écrivains roumains qui naquirent à la chute de Ceaucescu, porte-drapeaux des générations meurtries, porte-parole des aspirations d’un peuple qui s’éveillent enfin. Et si la mer est Noire, ce n’est pas une raison pour sombrer dans la grisaille, ses abords sont tout aussi merveilleux que la Méditerranée si l’on consent à ce que la vie réserve bien des surprises et des amours...



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François Xavier, le 7 juin 2006 - article2461.html
Rodica Draghincescu, À vau-l’eau (traduit du roumain par Florica Courriol),arHsens édiTions coll. "Esthétique (provisoire) de l’horreur", avril 2006, 224 p. - 17,00 €.
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