Moi, je, sujets du verbe
Je lis avec passion les Journaux (je parle du genre littéraire), je les dévore. Mais je n’écris pas de Journal. Je n’en ai jamais écrit une ligne et n’en ai point le désir. Je sais que mes romans révèlent (à moi-même en premier) les zones les plus secrètes de ma vie. Qu’ai-je à faire du quotidien ? C’est déjà assez lourd de le vivre ! Et pourquoi perdre son temps à le commenter. Je sais, j’exagère : il y a des Journaux d’écrivains qui sont essentiels. Ils sont l’écho, le reflet, la source d’une œuvre par ailleurs sublime. Et pourtant, Henry James, l’un de mes écrivains préférés, a brûlé toute sa correspondance. Je le regrette, mais je le comprends. Ses romans ouvrent sur de tels abîmes sulfureux qu’ils atteignent la racine de sa plus secrète intimité ou du moins de ses fantasmes. La fiction décrypte si bien les désirs les plus violents, est si souvent prémonitoire - l’inconscient portant déjà un avenir que nous croyons ne pas avoir détecté.
Et pourtant je me délecte des Journaux. Je m’y noie... les jours de mauvais temps principalement - je fais allusion au mauvais temps de l’âme ! Quand ma propre vie est grise. J’oublie ma vie dans celle des autres. Le grand apaisement. Surtout lorsqu’on sait déjà tout du destin du diariste. Aucune surprise, aucune angoisse, pas de suspense. Simplement remplacer sa propre existence trop lourde, et dont on ignore le futur, par celle d’un autre, déjà vécue, et dont on saura l’issue. Mais ce que je reproche aux écrivains, "essentiellement diaristes", c’est qu’au bout de plusieurs journaux, ils ne sont plus vrais ! Dans un domaine où la vérité est la loi ! Pourquoi ? Parce que lentement ce n’est plus d’eux qu’ils parlent mais d’un personnage qui porte leur nom, créé dans le premier Journal, mais que, par la suite, ils s’assimilent, réhabilitant sans cesse l’être qu’ils veulent laisser à la postérité.
J’ai donc choisi trois livres qui échappent à ce danger.
L’année Alison (ou comment survivre en amour à l’âge fatidique de 36 ans) de Serge Safran est le premier de ces Journaux totalement authentiques, au plus vif de la chair. Voilà le récit très singulier d’un homme jeune, en plein épanouissement sexuel, mais déjà dans la peur de sa perte : l’obsession du sexe envahit le texte comme pour combattre l’angoisse de la dégradation. Il vaudrait mieux dire la peur de la mort, la vie étant résumée pour l’instant dans les expériences sexuelles (et les grands hurlements affectifs), décrits avec une simplicité et un naturel qui forcent l’admiration (rien de plus périlleux que de rendre compte des ébats érotiques, et des appels au secours, sans lasser le lecteur).
Le narrateur a consigné dans ce Journal une seule année : 1986, celle de ses 36 ans. Profondément attiré par une Américaine - rencontre éphémère -, Alison, si loin, si mystérieuse, si distante aux deux sens du mot, ses jours (ses nuits) sont entièrement phagocytés par le souvenir de cette jeune femme et l’attente de la revoir. Et le rêve obsédant de croire - ou de vouloir croire - qu’elle seule peut le rendre heureux.
Le reste du temps est insipide : une sorte d’étouffement progressif dans la poursuite des autres femmes pour surseoir au vide sexuel tyrannique et rarement comblé. Le reste : travail, amis... etc., l’auteur en parle peu. Vertige que cette course pour ne pas prolonger l’abstinence sexuelle ! Jusqu’à ce qu’apparaisse Mylène, une respiration quand s’est épuisée la certitude de ne jamais retrouver Alison. Une année particulière où se fait le deuil de l’absolu. Ce qu’on appelle - si bêtement - "devenir un homme".
Magnifique journal que L’année Alison, parce que ce genre de Journal, (compte rendu si douloureux d’un quotidien vidé de toute autre substance que l’amour et le désir) ne cherche en rien à exalter la personne de l’auteur, bien au contraire : une humilité blessée, une vérité livrée toute nue, une inquiétude de tous les instants, chez cet homme que l’on croit mûr et qui traîne son enfance (dont on ne sait rien, mais dont on peut supposer qu’un amour a été donné que rien jamais ne remplacera).
Les larmes, l’inanité des jours, l’absence d’un quelconque véritable intérêt (allusion néanmoins à son métier de prof et de critique littéraire, allusion aussi à ses lectures... mais si peu...) sont à chaque page les signes mortifiants d’une attente. Défilent les Myriam, Laurence, Marie-Laure, Brigitte... etc. ... etc. - j’en oublie des quantités. Le narrateur a besoin des femmes. Gail est la plus constante dans le rôle de remplaçante, gardée à vue... Et malgré ce catalogue de rencontres ratées ou réussies, d’atermoiements, le sentiment d’une immense solitude (masturbation compensatrice mêlée de pleurs), tout ce qui peut nous paraître dérisoire (à moins d’être voyeur, ce qu’est toujours un peu le lecteur de Journaux).
Ce qui nous bouleverse, outre cette authenticité, cette totale humilité, c’est Serge, l’auteur Serge Safran, nu, seul, un enfant puni (ou gâté) par l’amour. Un enfant au sexe d’homme qui veut l’amour, un enfant terrorisé par le temps qui passe, la mort, qui tend les bras vers la consolation que les femmes donnent (font semblant de donner ?) Oui, il y a dans ce journal où l’inaccessible Alison fuit dans d’autres rêves sans doute, ou d’autres mensonges, il y a une si poignante vérité, un décapage psychologique si radical, que le lecteur ne peut rester en repos, projeté vers sa prope quête, ses espoirs disparus, sa trop grande et rapide capitulation. L’Année Alison est un livre superbe, une perle rare, ne le ratez pas. Il vaut cent séances chez le psy.
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