Bien avant les tempêtes romantiques, avant les professionnels de la poésie, les "voleurs de feu", les Dominique de Villepin, René Char, Rimlaid, pour ne citer qu’eux, "les poètes de rue", les brigades d’intervention poétiques et toutes les occlusions intestinales que provoque la poésie actuelle, il y a eu Martial. Il y a très, très longtemps. À l’époque romaine. Autant dire à une époque où le "voleur de feu" n’était pas encore en circulation, lui et ses vers de croque-mort, et où, par conséquent, on pouvait encore se permettre de composer des épigrammes imaginatives, drôles et impertinentes. Loin des "dérangeants" spleenétiques sous la mansarde, très loin des poètes de notre triste époque, quidams débonnaires errant parmi les stands du Marché de la poésie sur la place de l’église Saint-Sulpice, regard tourné vers les étoiles et coupe de cheveux à mèches. Martial sévit aux alentours de 40 à 104 après J.-C. ; il est entré dans l’histoire de la littérature par la porte du rire gras et franchement libérateur. La plus petite des portes, convenons-en, au regard de ce que sera la littérature par la suite - de ce qu’elle est aujourd’hui particulièrement. Depuis le tréfonds des âges, il leur rit au nez, gouailleur et persifleur, à tous ses vandales du stylo à plume plate, poéteux à petits souffles.
Notre Martial est né dans l’Espagne actuelle, en Aragon. Il émigre vers Rome à l’âge de 24 ans et y restera de longues années avant de retourner mourir sur ses terres natales. En tout, il a écrit quatorze livres d’épigrammes qui nous sont parvenus sous des formes, malheureusement, fragmentaires, mais pour notre plus grand plaisir, malgré les lacunes. Catulle est son modèle insurpassable. Les épigrammes de ce dernier ont fait le tour de l’Empire, elles et tout ce dont elles sont constituées : verve, souffle nouveau, notamment. Martial en reprend la forme, bien sûr, mais aussi la crudité du langage et la liberté de ton qui les caractérisent. Dans son épître au lecteur, il déclame :
Quant à la nudité lascive du vocabulaire, qui est la langue de l’épigramme, j’aurais tâché de l’excuser si j’en avais donné l’exemple ; mais c’est ainsi qu’ont écrit Catulle et Marsus, Pédon et Gétulicus, bref tout ceux que l’on lit vraiment.
C’est ce "vraiment" qu’il faut souligner. Ce "vraiment" souligne toutes les passions qui agitent l’âme lorsque par les yeux se déversent en son sein les torrents d’opprobres poétiques de l’épigramme. Les aventures poético-constipées du Robinson Crusoë des Éloges de Saint-John Perse sont scandaleuses. Comment douter un seul instant que Martial ne l’aurait pas recouvert de son rire salvateur ? Comme lorsqu’il se moque d’un certain Cosconius :
Lorsque tu trousses l’épigramme,
C’est toujours sur un ton décent :
Jamais le moindre membre infâme
Ne va dans tes vers se dressant.
J’admire une vertu si pure.
Moi, point de page sans luxure.
Mes lecteurs sont les jeunes gens
Dissipés, les filles aimables,
Les vieillards au plaisir ardents ;
Ceux de tes œuvres respectables
Sont les vierges et les enfants.
Tout est là, dans quelques vers bien sentis, écrits il y a deux mille ans. L’art de l’invective élevé au rang de la poésie la plus pure et la plus véritablement poétique. Entre luxure, histoires de fesse, racontars de femmes médisantes ou payables en espèces sonnantes et trébuchantes, Martial tonne, rit aux éclats. Il écrit même des poèmes sur des légumes. Un rien l’amuse, tout est sujet à quelques vers. Pour exemple, on sait que Martial ne roulait pas sur l’or et qu’il bénéficiait de la sportule, sorte de panier-repas accordé aux citoyens nécessiteux. Voilà qu’il trouve le moyen d’invectiver ceux qui ne la lui distribuent pas :
Les riches ont par la colère
Un autre moyen d’amasser
Car une engueulade est moins chère
Qu’une sportule à débourser.
Imaginons un seul instant nos "voleurs de feu" du Printemps des poètes écrivant une chose pareille ? Jamais ! Ça ne pourrait même pas leur traverser l’esprit. Pas un instant. Surtout pas. Imaginons qu’ils se rappellent à ce vieux souvenir de "l’esprit critique", que l’homme est le seul animal à posséder. Cet esprit critique porte un nom, le rire. Imaginons qu’ils se rappellent l’utilité de leurs zygomatiques. Alors enfin, peut-être, nous l’espérons, ils s’apercevront de leur inénarrable inutilité.
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