Capturer l’instant caché
Il s’est tenu, du 15 février au 15 mars 2006, au Centre d’Etudes Poétiques, à Lyon, une exposition consacrée à Françoise Janicot. Ainsi, l’ENS (Lettres et sciences humaines) accueillait en son sein une artiste pour le moins iconoclaste, dérangeante, pétillante et inclassable. Brisant l’étiquette et la pensée unique dans un même élan, les organisateurs démontraient que l’on pouvait être à la fois peintre, photographe et performer sans que cela n’arrête la marche du monde. Au contraire ! Un artiste n’a pas à justifier son mode d’expression, ni la manière dont il compte arriver au terme de son Grand Œuvre ... Un artiste peut écrire et photographier, il peut jouer la comédie et chanter. Il peut réaliser une performance sur une scène sans devoir s’enfermer à vie dans ce mode d’expression. Malgré le trouble et l’émoi que cela suscite chez les journalistes indolents qui écrivent d’une main ce qu’ils pompent de l’autre, les plus grands ne se sont jamais enfermés dans une seule expression. Picasso, par exemple, était un peintre de génie mais aussi un extraordinaire sculpteur. Françoise Janicot aura donc témoigné de son travail à travers des peintures, une formidable collection de photographies et quelques mémorables jeux de scène.
Comme tout résumé ne sied point à l’art, on oubliera d’être frustré de ne pas retrouver dans ce livre tel ou tel portrait que l’on aura vu par ailleurs dans une exposition. Au contraire, on laissera sa joie déborder et on exprimera sa gratitude pour Al Dante qui publie ici un formidable témoignage, une bouteille à la mer sur des décennies de photographies aux quatre coins du monde. Grâce à Laurent Cauwet nous aurons le loisir de suivre ces portraits de poètes pris sur le vif lors des plus grands festivals, en Italie, en Autriche, au Mexique, au Canada, aux Etats-Unis, en France, en Suède, etc. Car Françoise Janicot a un faible pour ces hommes qui psalmodient leurs vers dans la plus pure tradition des poètes d’antan. Compagne de l’un des chefs de file de ce mouvement né outre-Atlantique dans les années 1950, elle imposa subrepticement son objectif comme l’indispensable éclairage de ces poèmes à jamais perdus dans l’éther du temps pour renaître à la lecture suivante, jamais pareils mais tout aussi indispensables à l’équilibre des mondes. Partageant les vies de Bernard Heidsieck, ce français impétueux, cet immense poète - l’inventeur de la poésie sonore avec Henri Chopin et Brion Gysin en 1955 - qui partit vivre sa liberté loin de ses terres natales car il ne voulait pas faire carrière dans les vins et spiritueux mais dans l’oralité jaculée à la face du monde comme un ultime rempart à la crasse qui, déjà, rampait sur les esprits malins. Françoise Janicot a immortalisé ces hommes du verbe psalmodié dans l’éclair incandescent d’un mélange d’azote, d’argon et de krypton couché sur du papier glacé noir et blanc. Intemporel. Immuable. Eternel, chaque cliché en lui tourné vers l’Histoire et offert au monde. Un duo malin, un pas de deux pour dénouer le nœud gordien qui émascule le monde actuel en le privant de sa folie créatrice pour tenter de l’enfermer dans le carcan du matérialisme. Alors que tous ces poètes illuminés par la grâce du verbe, tous ces artistes allumés à l’acide ou au vin n’avaient de cesse de détruire les arcanes de la bourgeoisie pour initier le candide vers des mondes parallèles où la vie épicée était reine de la nuit, Françoise Janicot tenait la rampe et shootait, shootait, shootait encore des kilomètres de pellicules. Aux côtés de son mari déguisé en banquier d’affaires qui arpentait le monde de la fiduciaire pour mieux se déguiser en clown une fois monté sur scène, Françoise Janicot travaillait aussi à d’autres fantasmes. Tout en mitraillant les amis de son passe-muraille de mari aux pays du Coca-Cola, elle participa activement à ses côtés à l’émergence d’un mouvement artistique de première importance - des Polyphonix aux Rencontres internationales de Poésie Sonore - et côtoya Julian Beck, William S. Burroughs, John Cage, Allen Ginsberg, Anne Waldmann, Bob Cobbins, Angéline Neveu, Serge Pay, Charlotte Moorman, Esther Ferrer et bien d’autres dont Jean-Jacques Lebel que l’on a pu croiser chez Mona Lisait le 27 avril lors du vernissage de l’exposition qui accompagne la sortie du livre. A voir absolument avant le 31 mai 2006 au 17bis de la rue du Pavé, à Paris, dans le quatrième arrondissement.
Travaillant sur la mémoire, la trace, le témoignage, Françoise Janicot est donc - malgré elle - perçue comme une photographe en tout premier lieu car, même lorsqu’elle accomplit une performance, elle lui offre cette éternité gravée sur pellicule. Et c’est ainsi qu’une série de photos a fait le tour de la planète, preuve d’une identité dans l’action, cet intitulé qu’elle préfère pour parler de son travail de scène, en présentant son célèbre Encoconnage. Non pas un autoportrait, comme il serait si facile de l’interpréter, mais plutôt une projection d’elle-même dans une dimension autre où la violence est admise comme l’exutoire du cachot qui maintient l’âme sous la botte de la raison pure. Ainsi masquée par une corde, Françoise Janicot est saucissonnée de la tête au pied par du chanvre dans une figure de poupée anonyme détenue dans sa propre tempête. L’extérieur n’a plus d’importance et les formes se masquent des ombres pour déjouer l’appétit des fauves. Le regard doit aller ailleurs chercher son plaisir ou apprendre à lire autrement. C’est tout ce travail de la nuance que l’on découvre quand on visite son atelier de l’île Saint-Louis où les pièces immenses qui s’ouvrent sur le ciel racontent la fin du gris stellaire et la naissance de kraft rouge orangé, témoin d’un jour finissant ou d’un lever de soleil, comme pour nous dire que l’artiste a recouvré un souffle second pour altérer le drame de ces années passées et qu’il parviendra à renouer avec le feu malgré la morne obsession du sablier impossible à contrôler. Le temps joue de nous comme Françoise Janicot s’amuse à draper ses formes abstraites dans des enveloppements colorés. La lumière opère car elle est domptée par le maître d’œuvre qui lui impose d’aller réfléchir ici et là, de refléter ceci ou cela selon l’endroit où l’on mire le volume ; car le papier est supérieur au corps qui l’habite puisqu’il témoigne de son empreinte l’innocence qui s’y cache.
La photographie donc, malgré la scène, mais n’y a-t-il pas eu un acte fédérateur avant tout cela, une manière de comprendre - ou tout le moins d’essayer - qui est Françoise Janicot ? L’histoire débute en 1959 quand elle décide de peindre. Pleinement. Entièrement. Mais toujours à l’abri, caché des regards et des marchands. Dix années de purgatoire dans un univers rose et bleu, souvent, toujours, recouvert de gris. Une muraille, déjà, qui s’immisce dans son travail, une idée de la discrétion qui la maintient en retrait d’elle-même. En 1969 elle oserait bien montrer ses toiles mais elle les emprisonne dans des treillis qui les recouvrent ; quant aux dessins, le papier de soie ou la gaze les masque au regard inquisiteur. Pour ne pas devenir folle elle entreprend de sortir une tête, dans la rue, histoire de prendre le pouls du monde. Incompréhension totale de cette société de l’interdit - de son propre aveu - qui ne parvient à elle qu’à travers le prisme du viseur de son appareil photo : panneaux, affiches, pendules ... Les objets ne semblent pas si inanimés et Françoise Janicot leur offre quelques instants de postérité. C’est en 1972 qu’elle s’encoconne sur un texte de Bernard Heidsieck pendant vingt minutes. Tout est dit. La messe sera solennelle mais personne ne se doute alors de l’impact qu’aura cette simple action de révolte passive. Car cette performance n’est pas qu’un simple jeu visuel. Elle est un acte politique. Un manifeste. Une provocation qui veut dénoncer la mise à l’écart systématique des femmes dans le monde de l’art. Et rappeler leur volonté de s’émanciper, de s’exprimer, de jouir d’elles-mêmes et du monde. En 1972 les femmes ont encore tout à prouver, à démontrer, à conquérir ... et elles vont s’en donner les moyens.
Quelques années passent et l’envie de dessiner réapparaît comme le ressac d’un immense océan créatif qui aurait fait son tour du monde et (re)viendrait quémander encore ! encore ! Françoise Janicot fait venir du papier du Japon, de l’encre de Chine, et décalque entièrement le plancher de son atelier ... Une tâche qui va l’accaparer quatre années (1974-1978). Un travail sur elle-même aussi que cette manière de manipuler le papier qu’elle perçoit comme "un miroir où se reflète le ciel bleu, la mer, le sable. Le papier blanc [demeure] au centre de [ses] préoccupations" mais pour lui faire la nique elle peint à l’aquarelle des petits livres où la couleur violente diffère à chaque page... Enfin les années 2000 verront la naissance des Suites I, II, III, etc. Grand rouleau de papier à dessin, épais, grainé ou lissé, doux ou blanc, qui permet l’enroulement sans froisser et donne au corps un mouvement de connivence, comme une danse renversée qui est engloutie par le décor. Ou grand rouleau de papier calque qui crisse, qui casse. Ou grand rouleau de papier kraft qui suggère une robe de haute culture céleste. C’est la revanche des mots : la page vierge digère l’écrivain. Le papier porte alors "la parole tacite des choses visibles, la retenue des invisibles" (Maurice Blanchot) et la lumière témoigne de sa compréhension en enfermant le passif dans la transparence comme un témoin muet de l’impossible retour des choses ... Et la forme de parler selon son modèle : bloc, polygone polymorphe, momie ou fœtus ? chrysalide ou chaos ?
Françoise Janicot nous donne donc à réfléchir, à sentir, à participer à son action artistique dans une éternelle recherche du plaisir : du sens caché, témoin de l’éclair salvateur, à la jouissance de l’enfermement sublimé, comme une sempiternelle question qui s’impose à nous dans le but avoué de nous faire réagir. L’artiste aura alors accompli sa mission qui est de nous pousser à être hors de nous, pour que nous prenions la réelle mesure des choses.
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| Françoise Janicot, L’œil, la main, Al Dante, avril 2006, 78 p. (dont une quarantaine de photographies N&B et couleurs) - 21,00 € |
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