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Ce petit livre, magnifiquement édité par les éditions Gunten (couverture vernie à double rabats, papier de qualité, typographie soignée), est à glisser dans une poche de veste. Une cartouche pour tuer la routine. Un outil sur soi pour s’extraire. Basé sur une histoire classique de rupture, voilà que le récit de Nicole Tourneur bifurque à quatre vingt dix degrés. Dans une langue précise et courte. Au mot mis dans la perspective d’une fuite. Au son placé dans l’architecture d’une cathédrale. La scène devient une danse dans le mouvement du balancier qui ponctue les courts chapitres entre réminiscences et présent. Un souvenir pour une douleur ; un plaisir contre un flash venu du passé. Ainsi, Justine - pâle reflet de la divine amie du Marquis - perd son David pour un mot de trop, un mot mal placé, un mot raté qui jailli et tout déraille. Le cheminement de ce couple un peu trop routinier s’arrête dans le mur de l’incompréhension. Dans la laideur de la mesquinerie. Un égocentrisme un peu trop toléré et Justine s’octroie la répartie qui fait mouche. Mais David est las. Il part. Aussitôt : affaires jetées dans la valise, bruit métallique de la voiture qui descend l’allée, qui tourne au coin de la rue. Comme tous les matins. Mais ce matin-là sera le dernier. L’ultime. Après silence total. Dénuement. Dépression. Désolation. Et la spirale infernale impose à Justine un jeu de dupes dans lequel elle s’enferme au seul prétexte de tenter de racheter sa faute. Celle de n’avoir pas dit oui à l’enfant que David désirait. Alors elle s’imagine en créer un de son seul fait, comme un clone sortit de ses pestilences. Elle s’imprègne de sa folie dans un code de conduite draconien qui interdit l’hygiène puisque le double doit se matérialiser de ses propres sécrétions, déjections... Et un beau matin, grâce à sa ténacité, après trois mois sans douche, un fruit mûr se manifesta sous la forme d’un mélange de lard, d’oignon, de friture, d’eau pisseuse et salée, exsudé par ses glandes sudoripares endocrines. Cette chose olfactive accapara d’emblée sa peau, son cuir chevelu et les espaces neutres de sa maison. En percutant la puanteur, Justine comprit que son compagnon était né.
On imagine ce que Stephen King aurait fait d’une telle introduction. On connaît son style et sa folie. Mais on n’imaginait pas ce que Nicole Tourneur oserait. On est pétrifié face à la page. On repose le livre. On s’en éloigne pour mieux y repenser. On s’en empare de nouveau. On relit et on avance d’une deux trois pages. Puis on respire à la fenêtre ouverte. On implose. On étouffe. On adore. On éructe de colère à cette mise en abyme impossible. On jette le livre. On hausse les épaules. On l’ouvre encore. Il faut finir. Il faut achever l’œuvre. Quitte à souffrir. Un mal pour un bien. On s’égratigne. On déchire l’hymen de nos raisons inavouées. Et on libère le reflet. On s’aveugle. On étouffe. On en rit. On s’en régale. On en reparlera ...
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| Nicole Tourneur, Les Dieux sont servis, Gunten coll. "Adélaïde", février 2006, 158 p. - 17,00 €. |
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