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Nikolaï Maslov est un graphiste surdoué. Son arme préférée ? Un crayon de papier. Son inspiration ? Ce sont ses démons, et ceux d’un peuple traumatisé par un régime, abruti par l’alcool et enivré par les grands espaces. Voici donc la deuxième œuvre d’un auteur qui ne prend pas de gants mais qui a choisi de décrire un quotidien populaire pour mieux dénoncer les errements d’une société injuste. Du noir et du blanc, des nuances de gris qui ne rendent que mieux l’hiver, le froid, la neige, les amis si chaleureux après quelques verres, les fêtes qui n’en finissent plus, se propageant d’une maison à une autre pour ne s’achever que par manque de provisions. Des coups de crayon qui ne sont ni rageurs, ni durs mais au contraire pleins d’amour pour ceux et celles qui ne quittent pas leur village et n’ont d’autre horizon que la vodka. Les hommes boivent, encore et encore, pendant que les femmes continuent de se soutenir, maillage formidable de solidarité qui n’oublie ni les vieux, ni les handicapés même lors des bourrasques à affronter sur des kilomètres pour les rejoindre et leur allumer un feu pour les nourrir et les tenir au chaud.

Les pages défilent, révélant un regard franc sur des gens aimés et respectés, avec leurs qualités et défauts, leur impossibilité à dépasser leur univers et l’alcool qui réchauffe, qui nourrit et qui ronge petit à petit. Qu’offrir de mieux comme réconfort, après une dure journée de labeur à l’usine ? Pourquoi retourner chez soi seul, alors que les camarades sont là et prêts à s’amuser, en attendant la journée de travail suivante ? Que faire, dans un pays immense, recouvert de neige, entouré par la forêt et où les informations ne relayent que la propagande de l’État ? Quel rêve réaliser alors ? Toutes ces questions, Nikolaï Maslov se les pose et nous les pose. Avec comme conclusion celle qui le mine : que faire pour aider tous ces gens ? Car comment pousser les amis d’enfance à lâcher leur bouteille quand ils n’en voient pas l’intérêt ? Comment leur dire que la vie peut ressembler à autre chose sans les faire rire jaune ? L’auteur est en souffrance, et raconte la misère d’un peuple dévasté qui n’a plus d’espoir et voit passer les tanks dans un sens pour affronter un ennemi qui n’en est pas un, qui lui ressemble, et repasser dans l’autre quelques cuites plus loin.

Le témoignage est fort, le trait dense dans sa simplicité, les répliques minimalistes mais le tout fonctionne à plein régime. C’est une véritable claque visuelle que l’on se prend, avant de réaliser qu’il y en a une seconde, intellectuelle cette fois, et que l’on n’attendait pas. Plus forte de des chiffres impersonnels, plus abrupte qu’un long texte, c’est une poésie graphique qui s’empare d’un sujet pour l’imposer tout en douceur, évitant les mots là où ils seraient superflus, les alignant en cas de stricte nécessité seulement. Reflet fidèle d’une culture à la fois proche et lointaine de la nôtre, il nous interpelle sur un sujet dur : que faisons-nous de nos contemporains ? Quelle solidarité offrons-nous à nos voisins ? Car au-delà d’un pamphlet, c’est une réflexion qui s’offre à nous sous un jour différent : nulle question d’humanitaire ici, mais d’humanité. Comment être solidaire sans polluer ses sentiments de compassion hypocrite ou de jugements sévères ? Comment accepter cet état de fait sans connaître l’histoire de ce pays ? Autant de questions sans réponse, car c’est au lecteur de les trouver. Nulle vérité rapide ou absolue ici, mais un regard tendre empreint de respect.
Saurons-nous avoir le même ?



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Anabel Delage, le 2 mai 2006 - article2402.html
Nikolaï Maslov, Les Fils d’Octobre (traduit par Anne Coldefy-Faucard), Denoël Graphic, 2005, 96 p. - 20,00 €.
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