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Clichés gothico-romantiques
Au XIXe siècle, en plein cœur des Cornouailles, Ambrose Tree se souvient ; de l’ultime visite qu’il rendit bien des années auparavant à son oncle William alors au seuil de la mort, et surtout du récit qu’il écrivit au cours de son séjour, alimenté par les souvenirs du vieillard et gonflé, selon son propre aveu, des égarements de son imagination... Au fil des chapitres, l’auteur dévide ainsi, par l’entremise du "je" d’Ambrose, deux pelotes narratives - celle de ces quelques jours passés auprès du vieil oncle William, et celle correspondant à l’histoire d’Harry Peake et de sa fille Martha - tricotées ensemble par la fertile imagination du narrateur. Cette architecture a priori séduisante montre bien le processus complexe d’élaboration d’un récit à partir de témoignages lacunaires, de documents épistolaires troués et déchiquetés, dont les éléments sont liés par la propension du jeune homme à broder autour d’eux.
Mais l’interpolation progressive et fascinante d’une imagination prompte à s’exalter et de cette histoire "à trous" rapportée par une mémoire défaillante est mise en scène sans la moindre subtilité. Elle est irrémédiablement gâchée par des anticipations trop fréquentes et des rappels récurrents - pourquoi répéter si souvent que William Tree "cache quelque chose" à son neveu ? Ou bien que ce dernier complète les informations parcellaires dont il dispose par sa seule faculté d’invention ? - qui ne manquent pas de dévoiler bien top tôt certains des ressorts du dénouement. Voilà des défaillances qui écornent quelque peu la qualité de cet "événement littéraire". Qu’en est-il donc de la matière ? Rien de bien exceptionnel - au contraire serait-on tenté de dire. Car à travers l’histoire d’Harry Peake - cet homme à l’intelligence hors pair né d’une pauvresse alcoolique et folle, lui-même responsable de la mort de sa femme puis cause de l’infortune de sa fille -, ce sont tous les poncifs du roman fantastico-morbide et les incontournables du mélodrame larmoyant qui sont convoqués. Mémorable entre tous, la scène du viol, perpétré par ce père difforme, fou, en proie au délire éthylique sur sa fille vierge, et ce en pleine nuit tempétueuse, dans un vieux cimetière (décidément le narrateur ne craint rien en matière de cliché multicouches...) Les protagonistes eux-mêmes, par leurs caractéristiques physiques et morales, ont quelque chose de convenu. Enfin, la seconde partie du roman tourne au panégyrique pro-américain, tout imprégné d’un lyrisme naïf et emphatique à la gloire de ces beaux et valeureux colons qui secouent le joug de l’Empire britannique... En fait, ce livre pourrait bien être l’un des pires sacs à clichés qui se puisse lire !
Tempérons toutefois cet emportement épidermique : le texte est écrit de telle sorte que l’auteur peut se défausser de ces clichés sur son narrateur - ce serait bien là l’unique subtilité du roman. Et puis... peut-être cette surabondance - pour ne pas dire saturation - de lieux communs, ces perches tendues au lecteur si grosses qu’elles en deviennent poutres, sont-elles les marques d’une parodie ? Dans ce cas, il manque ces indices attestant d’un recul, d’un regard sur lui-même du texte qui ne se prend pas au sérieux, et si Patrick McGrath entendait parodier un genre littéraire à travers Martha Peake, il a trop bien dissimulé son intention... Ce roman lu au premier degré devient très vite indigeste malgré une prose délicieusement dix-neuvième - soignée, délicate, avec ce rien de désuétude qui confère toujours un certain charme. Trouver à ce texte quelque dimension parodique exige du lecteur qu’il se mue en véritable spéléologue des niveaux de lecture - effort à ce point conséquent qu’il y a de quoi s’interroger sur sa pertinence. Roman fort décevant donc, qui semble ne devoir enthousiasmer qu’un public avide d’émotions fortes un peu galvaudées, distillées à bien peu de frais littéraires.
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| Patrick McGrath, Martha Peake (traduit par Martine Skopan), Calmann-Lévy, 2002, 394 p. 19,65 €. |
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