Paroles, paroles ou le chantier de la vie
Il n’y a pas que des romans étriqués dont les coutures éclatent au moindre mouvement de l’âme ! La preuve dans cette chronique consacrée à deux livres de qualité. Un recueil de nouvelles (excellentes) : Chantiers de Gisèle Fournier qui ose traverser les murs de carton, les pulvériser pour extirper de la solitude des villes éventrées, la solitude des êtres.
Mais ma plus suffocante ivresse de lecteur est Telling, le dernier roman de François Taillandier, une découverte. Cela existe donc, un roman-récit, cruel, drôle, plein, actuel, récapitulatif... et novateur, sans les contreforts artificiels des acrobaties stylistiques. (Aparté : des contreforts extérieurs qui soutiennent l’aspiration verticale des cathédrales, l’auteur en parle avec art ; Taillandier commente tout avec fringale et bonheur... mais ceci est une parenthèse.)
Telling est un roman sans frilosité, la parole à voix nue, l’audace de "penser" la politique française, d’invectiver notre société minable, et de regarder le chaos mondial en toute franchise et sans craindre les foudres du politiquement correct ! Un exploit hors des chemins balisés des fades complaisances. Telling est un récit qui alerte notre regard, de l’infini petit à l’inaccessible grand :
Un grand roman qui s’épandrait sur les choses humaines, intime et lointain, impassible et compréhensif comme le regard de Dieu.
Je pardonne le titre anglais : Telling... (de "to tell" : raconter). Le pardon est immédiat : il n’y a pas de mot français pour ce propos. Nous parlons certes, mais nous parlons pour couvrir le silence et le mensonge. Nous analysons, nous commentons, nous nommons, nous faisons semblant de communiquer et nous le clamons sur (sous) tous les toits, nous avons notre mot à dire sur les événements familiaux et mondiaux, mais nous pratiquons la langue de bois... Tout est "telling". Seul l’écrivain (le romancier !) - quand il accepte de se vouer à la littérature, je veux dire quand il n’en a pas honte ! - pratique la langue d’or.
Taillandier parle d’or parce qu’il nous décrit la réalité, celle d’aujourd’hui et de toujours, il met en place une multitude de personnages qui tournent en rond, qui bavardent inlassablement, mais, sur l’essentiel muets, soliloquent, comme ces deux hommes fraîchement mariés aux sœurs Maudon qui, pendant le banquet de mariage, ignorent leur épouse et se "racontent" de palpitantes frénésies sexuelles avec de fringantes invitées qu’ils ne rejoindront jamais :
Nul ne sait, ne saura jamais, ce qu’il cherche dans le corps de l’autre, ce qu’il en attend, ce qu’il voudrait.
L’auteur soulève le couvercle d’une marmite explosive qui ne fabrique que du pot-au-feu. Il décape les mots dits et révèle les mots non dits. Le "telling" valorise une vie absurde, veut rendre cohérents des désirs impossibles, et, à travers les mots, nous rehausser sur les échasses de l’amour propre. Deuxième volume de La Grande Intrigue, Telling poursuit son enquête romanesque, cinquante-cinq ans de notre civilisation occidentale, où tout change et rien ne change. 
Option Paradis en est le premier tome. Et ce n’est que justice si Taillandier a obtenu le grand prix du roman de l’Académie française. Qui, mieux que lui, sait décrypter le langage, son évolution et sa perte ? Rien de desséché dans cette descente au purgatoire. Le plaisir du lecteur est intact. Il retrouve des familles connues, assiste à leurs contorsions, leurs convulsions, leur angoissante passivité, leurs cris cassés. L’auteur décrypte la défaite avant que la conquête soit engagée (si mal). Cinq générations parlent... parlent... se répètent... se transmettent de douteuses informations et élargissent le brouillard de soi-disant secrets. Le grand tourbillon centrifuge du discours (sur tout et sur rien : immenses clichés débités en fin de repas !), le désir (Ah le monologue du désir), et l’ambition (Ah le martèlement assourdissant de l’ambition), font oublier la mort.
Je lis Telling (pour oublier ma vie et sans doute ma mort, et les amours défuntes, et les futurs ratés), je me régale de cette vérité souterraine qui m’oblige à nager à contre-courant, je coche des extraits qui me comblent. Et, dans ce roman mosaïque où les morceaux du puzzle s’encastrent avec bonheur, bien mieux que les sexes, les pages sont nombreuses qui nous suffoquent tant l’écriture de Taillandier est une lave en fusion qui prend des allures de fleuve tranquille. Jamais de lassitude. Chaque paragraphe sonne si juste ! Je consigne d’emblée la clé qui ouvre toutes les portes : à propos d’un couple sado-maso qui tente de perpétuer leur mariage (... le consommateur d’images pornographiques... ne consommait jamais que sa propre déception.), il écrit ces phrases aux échos pitoyables :
Peut-être leur échec avait-il été là, dans le fait d’avoir désespérément cherché ce que veulent les âmes à travers les corps, et de n’avoir pas trouvé, de n’avoir trouvé que des choses à acheter ; des trucs à acheter, c’est-à-dire des objets tôt ou tard décevants, des choses qui ne peuvent avoir un autre avenir que le sac-poubelle.
Telling serait alors l’acte de la dernière et inéluctable espérance : récupérer les déchets du langage et en faire son histoire, coûte que coûte, car pour le penseur de l’option Paradis, le Purgatoire est ici, notre vie terrestre est elle-même le Purgatoire, il n’y en a pas d’autre. Et "notre peine de sens" consiste d’une part à parler toute notre vie, à accumuler du langage, du récit, du telling, sans jamais dire ce que nous voudrions dire ; d’autre part à vivre dans le désir d’amour, à explorer indéfiniment le désir d’amour, sans jamais identifier ce qu’est l’amour.
François Taillandier prend le contre-pied de tous les (mauvais) romans actuels. Au lieu de glorifier nos lâchetés, de gonfler notre ego aux dimensions d’un satellite en perdition, de rêver notre corps comme une minuscule planète souveraine, il va raconter ce vide qui nous habite, qui nous aspire. Il nettoie le "telling", en récure les racines.
Ceci, me direz-vous, n’est pas sorcier pour toute personne intelligente ! Mais là où Taillandier bat tous les records c’est qu’il réussit son travail de démystification dans un roman jubilatoire. La reflexion vient après. Il y a d’abord une histoire, riche à crever les digues du plus subtil ennui, rebondissante, des scènes succulentes de cruelle précision (Flaubert), de complexes intrigues sociales et familiales (Balzac), de réalisme à la loupe (les frères Goncourt). Et Pascal (le Grand) veille en coulisses, dans l’âme inquiète de Nicolas Rubien que le telling n’a pas encore anéanti. Taillandier est un idéaliste qui se drogue de lucidité.
Les familles Herdoin, Maudon, La Rozière, Mazerot, Rubien... Paris et la Province... hier, aujourd’hui et demain... le roman grouille d’une activité verbale fébrile. On y prône internet (et c’est la garnd-mère qui s’y colle !), et on astique l’argenterie de famille... Jeunes et vieux, couples arrangés et dérangés, secrets ancestraux... apparences et petites morts (Jane Austen ? On n’en finit pas de se souvenir de nos joies de lectures).
Tout semble dit, et pourtant ? Ce "telling" effervescent est-il fiable ? Ne faut-il pas le réinterpréter, l’oublier même. Le héros (il y a un héros bien sûr), Nicolas Rubien, la quarantaine, architecte, veut-il reconstruire sa vie sur de nouvelles fondations ? Ériger des clochers soutenus par les contreforts des certitudes ? Il s’interroge. Tout enfant, il songeait que ce que racontaient les adultes était de l’ordre de l’illusion. Il doute encore. Et si après tant de péripéties, de surabondance de telling, il tombe amoureux de sa cousine retrouvée, Louise Herdoin, témoin et victime des mêmes simulacres, c’est qu’il n’est pas encore au Purgatoire. Les autres :
Qu’avaient-ils voulu ? À quoi s’étaient-ils résignés ? Nicolas s’étonnait, quand il pensait à eux, de se poser encore à quarante-trois ans des questions sur son destin amoureux. Pour ceux-là, à cet âge, la réponse avait été trouvée, et elle était définitive. Lui, instinctivement, obstinément, et c’était peut-être une erreur, une illusion, une idiotie, se percevait comme illimité, et le réalisme de l’âge mûr n’avait pas modifié cette certitude absurde.
Dans son "telling" privé, l’individu refuse d’aborder les questions, les vraies "... la faim, la maladie, la pauvreté, la peur de mourir, la solitude, la guerre..." Il laisse ça aux grandes messes médiatiques. L’individu se martyrise faute de se vouloir heureux. Jeanne, sœur aînée de Nicolas, pétrie de psychanalyse, finit par se fondre dans la vie ordinaire après avoir fait souffrir sa famille sans jamais dire la vérité de sa haine.
François Taillandier a écrit un roman puissamment original qui, de révélation en révélation, crève le mur du silence. Reste ce mystère de l’être parlant, mais son "telling" est-il autre chose que l’impossibilité de dire :
... nous sommes condamnés [...] à sécréter de la parole tout au long de notre vie, individuellement ou collectivement, sans jamais rejoindre ce qui est en nous et nous anime (ou nous dévore)... l’idée que nous pouvions nous faire de notre destin individuel et collectif était de toute façon une fiction, qui s’étirait parallèlement au devenir réel, et ne le rejoignait qu’à l’infini. Telle était la peine du dam.
J’ajouterai à ma chronique un formidable recueil de nouvelles : Chantiers de Gisèle Fournier qui pourrait être une illustration du livre de Taillandier. Ciselées, nettes, parfaites, discrètement poignantes, les six nouvelles nous plongent au fond d’une mélancolie individuelle répercutée (ou créée) par le décor collectif. Un décor que ne soutiendra plus aucun contrefort et que le temps doit oublier, privant de mémoire visuelle ceux qui y ont inscrit leur soif de bonheur. Mais qui de l’homme ou de la ville est responsable de cette féroce décomposition ? Qui a voulu ce "chantier" qui hante le paysage, et multiplie à l’infini la propre destruction de l’être humain ? Gisèle Fournier décrit parfaitement ces armatures éphémères qui se démontent en fin de chantier, en même temps que se démantèlent nos souvenirs. Le même vocabulaire peut décrire l’âme qui fuit et le ciment qui tombe. Le désespoir de l’âge cherche un chemin recouvert de mousse dans les décombres arides d’un quartier en mal de mémoire. Si vous ne deviez lire qu’une seule nouvelle, choisissez la dernière : "Elle s’en va". Histoire d’un homme seul qui répète les gestes de la survie quotidienne depuis la disparition de sa femme. Le grutier a remballé l’engin qui se dressait vers le ciel, cathédrale rudimentaire et éphémère. L’homme a remballé ses rêves qui ne sont plus cotés en bourse. Que reste-t-il ? Pour le héros de Gisèle Fournier un nouvel espoir. Pour nous, osons le dire, des larmes stériles. Une évaporation du temps.
Livres S n° 1 : Les nomades de l’amour
Livres S n° 2 : Se casser ! dit-elle
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