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Théâtre
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Fin de l’année 1932, deux amis et associés - Max, juif américain vivant à San Francisco, et Martin, allemand - engagent une relation épistolaire amicale, fraternelle. Ce dernier, en effet, est revenu vivre à Munich, retour motivé, entre autres, par l’expédition de toiles vers leur galerie américaine.

Dès les premières lettres, quelque chose se joue dans leur relation qui dépasse le simple cadre de l’échange intime et professionnel : ce seront les circonstances économiques et morales désastreuses de l’Allemagne, ruinée et épuisée, puis rapidement la prolifération du fléau nazi.
D’abord solidairement réticents face au drame qui se noue, une scission lente et fatale s’opère ensuite : peu à peu l’ami allemand se convertit à l’horreur, il en vient à éprouver du dégoût à l’égard de Max, qu’il trahira horriblement.

Dans le texte, pas d’excès ni de facilités, l’échange amenant de manière saisissante - rigoureusement et sobrement - la marche de ces deux amis vers l’horreur, la glisse terrifiante vers l’atrocité et l’innommable. En peu de temps, une âme se métamorphose, puis une autre, et c’est un mécanisme effroyable qui est en marche, l’Histoire qui s’expose : l’Allemand trahira le juif américain - taisons le motif qui explique le titre pour ceux qui ne connaîtraient pas le petit livre bouleversant de Kressmann Taylor - qui sombrera lui-même dans la vengeance. Dans cette petite histoire terrible, c’est l’Histoire qui se joue.
Pour adapter ce texte, Xavier Béja choisit la simplicité, une économie de moyens qui repose sur la confrontation scénique des épistoliers absents, le jeu subtil de la lumière et la présence souvent juste d’airs de violons nostalgiques ou tendus : et ça marche ! Car les acteurs sont tous deux saisissants de justesse, de profondeur, de subtilité d’interprétation dans ce face-à-face tragique !

Certes, au début de l’échange, on peut être gêné du choix qui fait rester simplement face à face les amis dans une attitude d’échange en présence absente, une certaine désaffection du corps étant pratiquée - que peut faire quelqu’un qui écoute une lettre amicale ? peut-être simplement vaquer à ses occupations ? Mais il faut reconnaître que la chose prend admirablement, avec l’avancée de la catastrophe, le jeu se densifie, l’intensité dramatique est là et le spectateur se voit exténué par la tendresse comme la violence de ces lettres incarnées en ces deux hommes, possédant littéralement ces acteurs qui savent jouer toutes les palettes émotionnelles - depuis la rage jusqu’à l’effroi - avec une force saisissante !

Remarquons que l’introduction du violoniste, au centre de la scène, figure observatrice qui redouble le spectateur, et en même temps nourrit la tension par sa musique soit yiddish soit allemande, est un choix scénique intéressant. 
Toutefois, un moment peut paraître gênant. En effet, une fois la vengeance consommée par Max contre l’ami qui l’a trahi, cet observateur/commentateur laisse filtrer une joie féroce - or, psychologiquement, cette joie de dévaster est-elle cohérente avec la dévastation intime de l’ami trahi, et n’est-ce pas pousser loin dans la volonté de montrer que ce texte envisage la monstruosité comme ayant pu gagner les deux partis de l’échange ? Joie d’ailleurs que même le spectateur, bouleversé, accablé, ne ressent pas. De plus, et surtout, n’est-ce pas risquer de privilégier la dimension anecdotique de ce récit - une vengeance personnelle pleine de suspense et de cruauté, la petite histoire donc - au détriment de son caractère illustratif - une tragédie cernant de manière vivante le broiement de l’Histoire, la grande, qui ruine l’homme ? C’est le risque propre à ce texte que l’anecdote broie l’exemple/analyse, et peut-être ici, à ce moment précis, est-ce un peu le cas, le spectateur jouissant plus d’une petite vengeance particulière occultant l’impossibilité d’effacer le fait que l’Innommable s’est joué et a gagné !

Un texte nécessaire pour rappeler la fragilité de la bonté humaine face à l’horreur de l’Histoire, servi par une interprétation d’une grande qualité !

Inconnu à cette adresse
Mise en scène :
Xavier Béja
Avec :
Xavier Béja, Guillaume Orsat et François Perrin au violon alto.
Durée du spectacle :
1 h.

Visitez le site du théâtre du Lucernaire

NB - Le texte de Kressmann Taylor a été publié au Livre de Poche dans la collection "Jeunesse".



Il y a 4381 signes dans cet article.
Samuel Vigier, le 20 avril 2006 - article2360.html
Jusqu’au 7 mai. Du mardi au samedi à 21h30, le dimanche à 17h, relâche le lundi.
Théâtre le Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs
75006 Paris
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