1993. Frédéric Boilet se rend au Japon. Il découvre un pays, un peuple, des traditions et prend des notes, croque ce qui passe, transcrit des fragments de vie qu’il nous restitue aujourd’hui. Son ouvrage est tissé d’anecdotes, de remarques, de mots jetés là, pêle-mêle, mais lourds de sens pourtant. Son univers est celui d’un homme débarqué au milieu d’un pays auquel il ne connaît rien mais qu’il est curieux de découvrir, sans a priori. Et c’est pour ça que ce livre, difficile à résumer, est un véritable bonheur. À ceux qui se sont expatriés un jour, il rappelle bien des souvenirs. À ceux qui n’ont jamais franchi le pas, il donne une envie incroyable de monter dans un avion, muni d’un simple cahier et d’un crayon. Et à ceux qui sont ravis d’être là où ils sont, cet ouvrage apportera une sensation d’évasion incroyable... et fera peut-être naître de futures vocations, qui sait ?
Comme ce pays surprenant qu’est le Japon, cet ouvrage se découvre peu à peu. Il navigue entre des extraits de fax, picore un éléments du paysage via une photo, jongle avec des esquisses et nous fait valser au gré des petites (et grandes) découvertes d’un homme sensible à son environnement. Difficile de l’avaler d’un bloc, et d’ailleurs quel dommage ce serait ! L’Apprenti Japonais se lit petit à petit, une page par-ci, une autre à l’occasion. Et c’est alors une expérience pour le lecteur qui prend forme. On devient une sorte de confident intime et lointain, auquel l’auteur livre ses impressions comme autant de perles qu’il enfile précieusement pour mieux égrener ses souvenirs. C’est un cadeau raffiné qu’il offre là.
L’émotion est donc présente à chaque page. Et on est bien forcé de se demander à un moment pourquoi cet auteur est allé du côté du Levant ? Ni sa plume ni son pinceau ne sont orientés Manga... Mais Frédéric Boilet est un auteur à part. Il a réussi à s’imposer dans une contrée vierge d’illustrateurs français. Et ses dessins paraissent depuis plusieurs années déjà dans des journaux tirant à plusieurs milliers d’exemplaires. On ressent alors une sacrée bouffée de fierté lorsqu’arrivent les dernières pages. Car l’homme n’a pas la langue dans sa poche et son trait sait se faire douloureux au besoin. Ses illustrations empruntent la pente de l’engagement, la tonalité durcit et on se découvre stupéfait par tant d’acuité. Les évènements sociaux, économiques et politiques sont caricaturés parfois, jugés souvent et de toute façon tournés en dérision. L’auteur interroge, bouscule, amuse et ironise. C’est un homme dans la Cité, celle de Rousseau et de Platon. Il tient ses positions, critique, ouvre les yeux de ses concitoyens. Et ses compatriotes apprécient.
Pourtant, peu connaissent cet aventurier engagé, qui travaille autant à faire connaître des auteurs japonais en France que des Français au Japon, même si quelques amateurs de Manga auront reconnu en lui le directeur de la collection "Sakka" chez Casterman.
Voici donc un livre qui ne passe pas inaperçu et qui mérite d’être déposé sur des bancs publics, dans les salles d’attente, sur un siège de bus, partout où l’on serait susceptible de l’ouvrir au hasard et de se laisser prendre au piège. Car une fois dedans, on peut être sûr de s’en saisir pour grappiller des instants de bonne humeur, des sourires, des choses tour à tour légères ou graves mais qui ne laissent jamais indifférent. Et on cherchera de toute façon à partager cette découverte, pour en initier d’autres à ce concentré de vie non diluée.
Pour poursuivre le voyage autour de L’Apprenti Japonais, lisez l’interview de Frédéric Boilet - en faisant un détour par son site - la chronique consacrée à Fraise et Chocolat, la BD réalisée par sa compagne Aurélia Aurita, visitez le site de l’éditeur... sans oublier l’entretien que nous a accordé Benoît Peeters, l’éditeur.
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