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Le 27 mai 1972 à Montevideo, Uruguay, un jeune homme de 23 ans manque la fête d’anniversaire de sa sœur cadette : il vient d’être arrêté par les militaires. Pour raisons politiques. Il ne sera libéré que treize années plus tard. En 1985. Mais ce n’est pas par ce début-là que commence le récit autobiographique de Carlos Liscano. Et ce n’est pas non plus en 1985 qu’il s’achève. Parce que la liberté de corps et de pensée n’est pas le fin mot de son histoire et que le jour de son arrestation marque l’entrée en une période si atroce qu’il lui faudra pas moins de vingt-sept ans pour [trouver] une voix qui puisse parler du temps ancien. Naîtra d’elle Le Langage de la solitude.Trois années encore et cette voix s’ouvrira un chemin, s’imposera à moi, voudra dire, raconter, avec ou sans valeur, avec ou sans qualité littéraire. Une voix, écrit-il encore, qui ne s’arrêtait plus et coulait, coulait... Ce sera Le Fourgon des fous.

Malgré ce désir impérieux de dire, de raconter, le texte n’est en rien impétueux ; au lieu du flot continu auquel on s’attend, c’est une suite de chapitres courts que l’on rencontre, détachés les uns des autres comme le sont les phrases, à la structure élémentaire, et juxtaposées sans aucun "liant" syntaxique. Comme des bulles de cauchemar venant, l’une après l’autre, crever à la surface de la mémoire. Et dont l’éclatement jette sur la page la réminiscence telle qu’en elle-même. Par exemple un residu de vision onirique qui s’imposera comme la représentation rêvée de la liberté :
La liberté, pendant des années, et à tout jamais, c’est courir dans une immense plaine blanche au crépuscule.
Le récit est organisé en trois parties. La première fonctionne comme une scène d’exposition et pose une série de moments clés dont les parents du narrateur sont les pivots. L’un et l’autre mourront pendant sa détention. Il ne pourra pas assister aux funérailles. Et sa libération ne prendra véritablement sens qu’une fois le deuil fait - une fois leurs corps retrouvés et réunis en une sépulture commune, ultime hommage au couple qu’ils formaient. À l’image de cela, ce n’est qu’après avoir retracé le chemin qu’il aura dû parcourir pour récupérer les restes de ses parents que Carlos Liscano se lance dans l’évocation de ses premiers mois d’incarcération, pendant lesquels il fut soumis à la torture. Comme si, la voix pourtant trouvée, il fallait repousser encore la replongée mnésqiue dans l’atroce.

"Soi et son corps" : tel est le titre de cette seconde partie où se déploient toutes les atrocités qu’il a subies. Se mettre à distance de son corps par l’esprit, regarder son corps comme un objet extérieur : procédé mental obligatoire pour survivre et endurer la souffrance. Distanciation toujours : la première personne a un peu de mal à s’installer. Après l’entrée en matière du premier chapitre - Je reviens plusieurs années en arrière - il sera surtout question du "prisonnier", du "tortionnaire", du "responsable" : une série d’archétypes à travers lesquels sont déclinés les lois, les modes de fonctionnement régissant la vie du prisonnier et ses relations avec son tortionnaire. Çà et là surgissent des lueurs d’humour cynique et grave, qui donnent un relief accru à l’horreur :
Dur métier que celui de tortionnaire, il exige de la force, de la décision - de l’oubli de soi ?

Rien n’est tu des abjections infligées aux torturés, rien n’est édulcoré mais rien non plus n’est gonflé ou déformé. Ainsi Carlos Lisacano se contente-t-il d’un lapidaire Notre corps sent. pour dire la privation de l’hygiène la plus élémentaire - Nous ne prenons pas de bains, nous ne nous rasons pas.
Pas d’images, de comparaisons ou de métaphores pour tenter de restituer sensitivement cette odeur de corps pas lavé. Et pourtant elle est là au creux de ces mots employés au plus simple de leur sens premier. Avec toute la densité du dégoût de soi que cette odeur inspire aux prisonniers. Ce n’est là qu’un exemple pour tâcher de donner idée de cette prose qui ne crie pas et ne comporte ni figures de style, ni procédés rhétoriques. Les phrases, à lire au pied de leur lettre, se succèdent et se livrent dans leur plus simple appareil. Leur rythme est quasi incantatoire parfois, scandé par la répétition de mots - le prissonnier, le tortionnaire, la torture... - qui prennent une tonalité conjuratoire comme s’il fallait ainsi, malgré les années écoulées, encore maintenir une distance avec les souffrances physiques et morales de la torture pour supporter de les transposer par écrit.

L’on dira l’écriture crue parce que dépouillée d’ornements poétiques ; elle percute le lecteur de plein fouet, qui ne trouvera pas devant lui l’habituel paravent lyrique qu’un écrivain tend à déployer devant les faits les plus atroces - même lorsqu’il prétend au réalisme. Il n’y a ici pas la moindre trace de pathos, aucun artifice littéraire ne vient esthétiser la violence, la douleur, l’humiliation, le rapport à soi laminé par la torture... Tout est là - et la joie aussi de l’estime de soi recouvrée au terme de ces treize années de détention - projeté sans ménagement contre l’âme du lecteur par cette écriture nue et d’une effrayante justesse. C’est précisément dans cette extrême justesse de la nudité que gît l’art littéraire de Carlos Liscano, lesté de surcroît du courage qu’il lui aura fallu pour faire face à ce passé sans se protéger par l’artifice de la rhétorique. Et comme tout récit juste d’une éxpérience aiguë, profonde, qui entraîne aux confins de l’humainement supportable, il dépasse la singularité d’un vécu individuel pour confronter chaque lecteur aux questions métaphysiques les plus essentielles. Bien plus efficacement que n’importe quel traité de philosophie :
Même s’il m’arrivera de douter, jamais je ne cesserai de croire en l’être humain, en son aspect lumineux [...] Mais je saurai aussi que l’être humain est un animal capable de commettre le mal absolu [...] Avant d’être arrêté, j’ignorais que cette descente à l’abîme, cette dégradation infinie, était possible. [...] Voilà ce que j’aurais appris dans ces cachots.

Un mot encore à propos de la traduction... Jean-Marie Saint-Lu, à qui je demandais quelles étaient les caractéristiques de l’écriture de Carlos Liscano, me répondait ainsi :
[elle] est volontairement dépouillée, presque une épure, seul l’essentiel est dit. Ce caractère dépouillé n’empêche pas la poésie, qui est une poésie d’images. Sa musique est calme, posée, il n’y a jamais de "fortissimo". Elle persuade par sa douceur.
Ce sont très exactement les formules qui viennent à l’esprit en lisant le texte français du Fourgon des fous. D’où il ressort que le traducteur est parvenu, à merveille, à restituer l’essence - l’esprit, le rythme, la "littérarité" - de la prose de l’écrivain uruguayen. C’est une magnifique réussite : en français, un tel dénuement bascule très vite dans la froideur, sinon dans la platitude - un travers que seules les plumes agiles savent éviter...

Lire notre entretien avec Carlos Liscano et notre chronique de son roman La Route d’Ithaque



Il y a 7047 signes dans cet article.
Isabelle Roche, le 1er avril 2006 - article2335.html
Carlos Liscano, Le Fourgon des fous (traduit de l’espagnol - Uruguay - par Jean-Marie Saint-Lu), Belfond "Littérature étrangère", février 2006, 168 p. - 18,00 €.
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