Se casser ! dit-elle
Pascale Gautier est un écrivain atypique dont le jeu (afin d’éviter le "je " dont elle refuse l’exhibitionnisme) cache, sous l’humour et la dérision, un regard acéré sur notre époque, une méditation cruelle sur la condition humaine. Elle détourne le "roman à l’eau de rose" de son rôle anesthésiant au profit d’une transgression revigorante. On n’est pas chez Racine, et Corneille baisse les armes. Ses héros sont des gens ordinaires. Ils témoignent avec plus d’acuité des contorsions absurdes de notre société. Cela serait bien nihiliste si elle ne gratifiait ses frères en exil d’une attention passionnée. Broyés avant que de vivre, mais sauvés par leurs rêves secrets, ils se terrent dans les marges du réel d’où ils espèrent n’être point délogés.
Nous courons vers notre mort et ne voulons rien entendre.
La couleur qui transfigure les histoires de Pascale Gautier n’est pas noire, plutôt bleue, à la fois sombre et lumineuse, comme la verve malicieuse qui irradie son œuvre d’une décapante bonhomie. Le titre de son dernier roman, Fol accès de gaîté est, sous sa désinvolte apparence, le résumé exact de son projet : comment survivre dans un monde sans âme ? Ou plus simplement encore, pastichant (parodiant) un de nos classiques (La Bruyère peut-être) : il faut se presser d’en rire avant que d’en pleurer.
Son style (y aurait-il des "vrais" romans sans style ?) est unique. Gaillarde dans sa brusquerie garçonnière, nomade par ses incursions dans des lieux pittoresques et inattendus, crue sans vulgarité, tonique jusque dans le désespoir, son écriture est avant tout pudique, riche de métaphores rarissimes, soudain grave quand le propos s’approche trop près des abîmes. Un plaisir de lecture à chaque page revigoré. Ajoutons, ce qui n’est pas négligeable, que rien de convenu, ni de complaisant ne vient troubler le bel itinéraire insolite de ses personages qui, dans leur "folie" sont on ne peut plus... raisonnables. Et, il n’est pas inutile de le préciser : le sexe (si obligatoire dans la plupart des romans actuels) n’est ici qu’émerveillement amoureux.
Par courtes étapes satiriques, l’auteur nous déplace du quotidien le plus fade vers des sommets oniriques. Là est sa générosité, celle, spécifique, de la fiction qui, quel que soit son sujet, respecte ses personnages en leur offrant une échappée belle.
Du comique tragique, ou de la tragédie comique ? Les deux sans doute, mais de toute façon un choix littéraire magistralement maîtrisé tout au long d’un récit qui pétille de vérité dans une économie de moyens étonnante, et qui rend plausibles des situations invraisemblables. Invraisemblance qui provoque pourtant une sensation de réel intense comme seul l’imaginaire en concocte quand les aspirations de l’âme donnent corps au rêve. Car si l’intrigue est insolite, le constat qu’elle génère est hélas authentique.
Voici donc un groupe de gens banals qui deviennent singuliers. Leurs destins vont se croiser, se conjuguer, se compléter, se heurter peut-être. Marginaux, enfermés dans leurs prisons mentales, ils sont néanmoins conscients de pratiquer un salutaire sacerdoce au service d’une espérance en mal de visibilité. Puisque notre civilisation est vouée au cynisme qui, on le sait depuis la nuit de la genèse, est répétition du meurtre (Caïn tue le frère de peur de l’aimer), les vilains et les pourris prennent le pouvoir. Les tièdes survivent. 
L’intrigue de Fol accès de gaîté est de sortir de leur trou des personnages en quête d’utopie. Présentons-les comme Brel l’a fait dans une de ces chansons récalcitrantes dont il fut le dernier troubadour. Il y a du Brel chez Pascale Gautier ; à l’opposé de son homonyme consumée d’avoir mal effeuillé la Marguerite, l’écrivaine a du souffle, un souffle qui s’insinue dans tous les replis du silence, et pousse les plus timides aux plus surprenants exploits.
Monsieur Ploute vit (si peu) avec son fils Achille (enfermé dans sa chambre où il prépare le grand soir) et sa brave gouvernante Marie-Augustine, dans un pavillon de banlieue. Armande du Perron règne, despote, sur un fils épouvanté, Jules-Amédée-Henry, lui-même père d’une Agata dissidente et révoltée. Ce sont les deux familles, insolites et amputées (il y manque une mère douce et bonne), que le hasard mettra en présence grâce au dieu Amour qui réunira Agata et Achille. D’autres personnages en sont les satellites : Madame Liu fait fortune avec ses célèbres petits pâtés, Madame Gargalo est une omniprésente voisine, Monsieur Felix cherche son chien disparu (voir du côté de Monsieur Ploute), et Achille fabrique en douce avec l’ami Patrocle une machine antique et éternelle.
Pascale Gautier assène avec doigté ses phrases assassines. Elle a fait le tour des choses de la vie. Et de la vie elle sait qu’il ne reste que des souvenirs, ou des habitudes. Elle aurait beau jeu (si elle succombait aux extases narcissiques du "je") de se contenter de dénoncer. Les philosophes et autres sociologues à la petite semaine médiatique sont là pour ça (du moins ils en sont persuadés). Notre romancière aime par-dessus tout recouvrir la pauvreté humaine d’un manteau d‘étoiles, réseau pertinent et délirant de mots qui démolissent les clichés, mais préservent le cœur de l’homme.
Elle décrit, elle raconte. Sa plume, sans cesse trempée dans une encre neuve, nous émoustille, nous amuse, tombe comme bec d’oiseau affamé sur le juste propos, la précise pensée, décortique le mal avant d’en souffrir. Son écriture nous réveille. Elle sait que tout est foutu, le dit souvent avec légèreté, parfois avec anxiété lorsqu’il s’agit d’Achille, notre jeune guerrier en chambre :
Achille soupire et se dit que c’est bientôt fini. Ou plutôt que, bientôt, ça va commencer ! Adieu la banlieue et les bégonias. Adieu Monsieur Ploute réglé comme une horloge. Adieu les mesquineries de cette vie morne. Faire des études. Avoir un métier. Avoir une maison. Payer des impôts. Avoir une femme. Avoir des enfants... [...] Il y en a que ça rassure. Lui, ça le terrifie. Dans une autre vie, il aimait le combat. Il aimait le bruit des armes et le goût du sang. Mais, depuis, tant d’armes se sont affrontées, tant de sang a été répandu... Aujourdhui, il n’y a plus qu’une chose à faire : se casser !
Et comment se casser, lâcher les amarres ? Comment ? Comment déjouer les traquenards de ...cette vie [qui] est une pure absurdité... on va mourir asphyxiés avant de mourir ! Finalement c’est rien l’homme. Mettez-le dans un wagon et voyez le résultat. De la viande et de la peur. Des siècles et des siècles pour en arriver là.
Nos héros si tranquilles ne désespèrent pas complètement. Achille veille, plein d’une sève conquérante. Le dénouement nous le dira (mais pas moi !) Il y a des solutions pour les gens de bonne volonté qui croient que leurs chimères deviennent réalité. Je ne dévoilerai pas la fin du roman qui est d’une folle gaîté, ou du moins d’un réel dépaysement, comme doivent l’être les romans qui se lisent les soirs de grisaille et colorent la chambre bleue d’un bonheur orangé : Il y a dans l’air quelque chose qui fait frémir. Une espèce de douceur molle qui caresse les chevilles et chatouille le cerveau. Car dans la mesosphère chère à Achille et Patrocle on peut encore trouver de l’amour. Il reste aussi la littérature. Pour ceux qui, comme Pascale Gautier, font la preuve de sa saine vigueur avec tant de brio.
Livres S n° 1 : Les nomades de l’amour
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