Faussement désinvolte, Michel Braudeau nous tire le portrait des plus éminents faussaires qui ont parcouru les siècles. Dans ce petit livre, à peine plus grand qu’un format de poche, sont réunis en six chapitres les articles publiés dans Le Monde entre le 12 et le 17 juillet 2005. Comme l’a si bien dit Friedrich Nietzsche, il n’y a qu’un seul monde et il est faux, cruel, contradictoire, séduisant et dépourvu de sens. Mais n’y aurait-il pas un espace de liberté dans lequel nous pourrions nous amuser à pratiquer le faux pour notre seul plaisir ? Une sorte de faux ludique... Sans doute le monde de l’art permet-il cela, tant que l’on ne tente pas d’abuser le collectionneur en lui vendant un faux au prix d’un vrai. L’art irait donc dans le sens de l’homme qui ne pense, ne parle, ne rêve qu’à travers le prisme des représentations qu’il s’échine à inventer pour mieux se perdre dans l’illusion d’un autre possible.
Il y a du vrai, il y a du faux partout autour de nous, dans les discours, les croyances, l’économie, la nourriture, l’amour. Pour ne pas se perdre dans un inventaire à la Prévert, Michel Braudeau a choisi d’orienter son œil critique sur le travail volontairement trompeur de personnages habiles visant à faire passer pour authentiques des imitations. Le métier de faussaire est un jeu dangereux mais tellement grisant... Ainsi nous traversons les siècles d’un continent l’autre en découvrant quelques génies de l’imitation, du détournement, de la fraude. Ceslaw Bojarski, réfugié polonais qui, depuis son pavillon en Seine-et-Oise, fabriquait, dans les années 1960, de magnifiques billets de banque de 1 000 francs. Qu’il écoulait en toute quiétude (jusqu’à 300 millions). L’Anglais Edouard Kelley n’eut pas tant de chance : il se présenta à l’empereur Rodolphe II - au XVIe siècle - en prétendant maîtriser l’art de transformer le plomb en or... et finit son existence dans les geôles de l’empire. Le 2 juillet 1949, Mercure de France publie un inédit de Rimbaud, le fameux manuscrit disparu de La Chasse spirituelle. Mais Breton veillait au grain... Quant au vieux mathématicien et académicien Michel Chasles, à la fin du XIXe siècle, il se laissait abuser par l’immense faussaire Vrain Lucas qui parvint à lui vendre plus de vingt-sept mille fausses lettres, de Rabelais à Jules César, de Marie-Madeleine à Shakespeare sans oublier Montesquieu, La Bruyère... etc. Le procès fit beaucoup rire le tout-Paris de l’époque. Et la peinture ? Un peintre peut-il venir dans un musée, retoucher sa toile qui pend aux cimaises, comme tenta de le faire Oskar Kokoschka (1886-1980) ? Et que dire de Dali qui signait des feuilles vierges, et des dix mille faux Corot qui sont à travers le monde le résultat d’une usine à faux montée en Belgique durant la Première Guerre mondiale ?
Mais le pire faux n’est-il pas celui que les médias nous ressassent sans vergogne jour après jour, hors de toute éthique, au mépris de tout professionnalisme et sans se soucier de respecter le public ? Du faux charnier roumain de 1989 à la mascarade koweïtienne qui voulut nous faire croire à la mort de nouveau-nés pour retourner l’opinion publique et ainsi justifier Tempête du Désert, quand c’était la propre fille de l’ambassadeur du Koweït aux USA qui pleurnichait devant une caméra... Quid de l’estime du peuple quand on le pousse à vivre perpétuellement dans le faux : pub, film, politique... Tout est faux, du slogan à l’argumentaire, de la raison évoquée à l’action sollicitée. On en devient paranoïaque et c’est en cela que le faux est criminel. Car il nous vole l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes et du monde.
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