Voilà l’histoire d’un parricide. Et d’une quête d’amour éperdue. L’on a ainsi résumé sans équivoque ce dont il s’agit dans ce livre. Mais l’on n’en a rien dit pour autant : en littérature, un texte vaut avant tout par sa vêture de mots, de phrases, de tournures... et dégager aussi prestement que ce soit son argument premier ne mène pas bien loin. C’est un début rassurant pour aborder Le Jour des corneilles... Sa matière textuelle est telle qu’il faut prendre long temps avant que de parvenir à écrire quelque chose d’à peu près pertinent à son sujet. Avant de s’y aventurer, quelques précisions tout de même sur le contexte que Jean-François Beauchemin a imaginé pour ce parricide...
Un homme que l’on présume dans la force de l’âge, le fils Courge, comparaît devant un tribunal pour le meurtre de son père. En guise d’introduction figure l’allocution qu’il prononce devant le juge et le jury, dans laquelle il annonce qu’il va raconter sa vie et celle de son père, de façon à éclairer ses auditeurs sur ce qui l’a amené à tuer son géniteur. Puisqu’il faut commencer par un début, l’histoire s’amorce avec la naissance du narrateur, qui se solde par la mort de sa mère en couches. S’ensuit une existence rude et sauvage, tout emplie de la rancœur paternelle qui rend son rejeton repsonsable de la mort de son aimée ; jusqu’au meurtre, les deux Courge vont vivre en totale autarcie au fin fond d’une forêt. Sans entretenir le moindre commerce avec le reste de l’humanité parce qu’une haine très ancienne a définitivement dressé le père Courge contre ses semblables...
En recevant au nom de l’auteur le prix* de l’ADELF qui l’a récompensé lors du dernier Salon du Livre de Paris, l’éditrice, Brigitte Bouchard, a qualifié ce livre d’OVNI littéraire - c’est dire la résistance qu’il oppose à toute tentative d’étiquettage générique. Ni roman, ni conte, ni fable, ni novella... rien de tout cela ne semble lui convenir : le texte emprunte de façon si mêlée à tous ces genres qu’au fond, à force de pouvoir appartenir aussi bien à l’un qu’à l’autre il finit par n’être assimilable à aucun. Tout inervé des interrogations du narrateur sur la localisation de l’amour, sur la destinée, ou les rapports qu’entretiennent les morts et les vivants, il a de la fable la dimension philosophique et métaphysique. Ancré au cœur d’une forêt profonde mais détaché de tout cadre spatio-temporel précis, scandé par les apparitions bleutées des outrepassés et par maintes épreuves d’ordre initiatique, il s’apparente au conte. Par sa structure chronologique de base - récit rétrospectif à la pemière personne d’un narratuer mis en situation d’évoquer son passé - son découpage en chapitres courts, ses thématiques annexes et l’inscription des protagonistes dans la narration, il offre du roman contemporain quelques aspects des plus classiques. Beau mélange - et fort subtilement mis en œuvre, mais ce n’est pas dans ces fondements formels que gît la singularité singulière de ce texte... Elle est à voir en surface - dans cette "vêture de mots, de phrases, et de tournures" par laquelle il gagne ses galons artistiques.
En quelques lignes on comprend que Le Jour des corneilles est écrit en une langue sans pareille, créée tout exprès pour ce texte-là mais dont on peut sans trop de mal décrypter le mode de fabrication. D’abord la syntaxe : elle est une très habile hybridation entre tournures archaïques - par exemple l’émimination quasi systématique des articles indéfinis - et constructions modernes. Le vocabulaire ensuite : le métissage est encore à l’honneur. On reconnaît des termes entendus comme argotiques aujourd’hui - esgourdes, mornifles... Sans doute traîne-t-il aussi nombre de régionalismes, que l’on devine derrière certains noms de plantes ou d’animaux peu familiers. Mais la majeure partie des vocables qui étonnent le plus sont tout simplement des dérivés de mots usuels : parcoursement, rêvement, introuvableté... etc. La dérivation - ajout ou suppression d’affixes à un radical - est un procedé des plus orthodoxes pour former les mots nouveaux ; elle est ici utilisée à plein régime et donne naissance à un lexique débordant de créativité mais néanmoins totalement transparent : le noyau sémique des mots inventés est toujours identifiable.
L’inventivité lexicale et le chambardement syntaxique - à l’unité ou de conserve - son certes courants en littérature. Sous certaines plumes, à certaines époques, ils occasionnent même de tels chocs qu’ils font office de vétitables révolutions littéraires. Mais ici pas de révolution : l’auteur invente sa langue dans la subtilité, dans la douceur, et prend soin de donner du relief à sa prose atypique en glissant par endroits des phrases de facture courante qu’il infléchit vers la poésie grâce à une image, une métaphore : Les insectes, ces petits ménestrels de la nuit, emplissaient l’air de leurs chants obstinés. Comme, sur une photographie, le flou d’un sujet mouvant montre d’autant mieux la dynamqiue du mouvement que le photographe se sera efforcé de maintenir dans le cadre des points fixes à la netteté parfaite.
Attention cependant de ne pas considérer Le Jour des corneilles comme un pur exercice de style, virtuose mais vain. Comme dans un roman, il y a des personnages bien campés, émouvants, qui souffrent, aiment, et véhiculent une histoire, un destin. Il y a de la chair dans ce texte. L’on sera surtout sensible à la manière dont le fils Courge, au fil de ses infortunes, traduit la profondeur des questions existentielles qui le taraudent :
Mais que laisse donc la mort en nos cadavres, hormis squelets et viandes promises au pourrir ? Que surduret-t-il donc en chairs refroidies des défunts que nous ne discernons pas clairement mais que quelque part de nous-mêmes semble flairer pourtant ?
Le Jour des corneilles est certes espovantable histoire, avec force trépassements, et sanglances et depeçures d’hommes comme de bêtes, et brouets infâmes cuisant en chaudron. Mais tout cela est si artistement narré, si bellement mis en mots que l’on en est tout esmu. Ce n’est pas menterie que de dire de ce conte qu’il est chef-d’œuvre d’invention et d’originalité.
* Prix France-Québec attribué par le jury de l’ADELF et remis officiellement le mardi 21 mars 2006 sur le Grand Podium du Salon du Livre de Paris. Le Jour des corneilles avait déjà été remarqué par l’association L’Animal de Pline lors de sa sélection pour le prix du Petit Gaillon 2004.
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