Il y a quelques mois déjà, la prestigieuse Société des Gens de Lettres acceptait d’être partenaire de notre site. Aujourd’hui, c’est l’écrivain Hugo Marsan, qui fut longtemps chroniqueur au Monde, qui honore nos pages de sa signature.
lelitteraire.com est un site heureux...
Pour ceux qui ne connaîtraient pas Hugo Marsan, la première démarche sera bien sûr de lire ses livres - vous trouverez une bibliographie complète à la fin de l’entretien - parties 1 et 2 - qu’il nous a accordé. Mais il faut aussi visiter son site....
La rédaction
Les nomades de l’amour
L’opportunité m’est généreusement donnée (merci lelitteraire.com) d’exprimer ici mes bonheurs de lectures, loin des contraintes des médiatisations conventionnelles. Bonheur oui, de pouvoir écarter des livres partout ailleurs mis à la une avec fracas et qui, pour la plupart, ne sont que redites narcissiques, ou soumissions au goût du jour : de l’éphémère donc, puisque l’auteur n’y engage que la pellicule occasionnelle de sa chair.
Dans cet espace de liberté, j’aimerais me consacrer (égoïstement certes et dans un élan de subjectivité que vous pourrez contester) aux ouvrages qui m’ont bouleversé par la maîtrise de leur construction, mais surtout par ce que nous appellerons - ce sera une expression de ralliement entre les lecteurs éventuels et moi - "l’arrière-pays". Entendez par là ce mystère qui engage l’être au-delà de sa propre histoire, s’enracine dans l’écriture et prolonge chez le lecteur, en de multiples interrogations intimes, l’intrigue dont l’écrivain n’a pu épuiser la substance.
La "fabrication" de ces fictions fascinantes où l’imaginaire relaie le vécu pose une énigme. Je n’en débusquerai pas tous les secrets et n’en parcourai pas toutes les ramifications. Mais je sais qu’un "bon" roman - acte solitaire s’il en est - ne peut exister sans authenticité et générosité : l’auteur a le courage de descendre jusqu’aux fonds périlleux de sa propre détresse. Rien de pessimiste dans cette ascèse. Ce serait dire que Mozart, par ailleurs si joyeux et narquois, n’aurait pas dû composer son Requiem !
La détresse ici envisagée est lucide. Elle éclaire ce qui échappe au quotidien, en explore les replis cachés. Paradoxalement, elle est lumière, dure lumière sans doute : c’est ce que j’appelle la vérité de la littérature. J’ai choisi comme nom générique de cette série de chroniques : Livres S (qu’on peut lire L’ivresse), qu’on peut décliner en Livres Senior (pour lecteurs mûris dans la connaissance de soi), Livres Superbes, Sérieux, Sévères, Sensationnels, Sublimes, Savoureux, Sensuels... C’est infini. Mais d’abord Livres S (l’ivresse) : je n’aurais pas la cruauté de vous diriger vers d’insipides pensums. Il nous faut partager du plaisir.
Quelle chance pour moi de débuter cette chronique par cette première ivresse douloureuse et magnifique : Les Dollars des sables, de Jean-Noël Pancrazi, roman exemplaire, récit qui correspond en tous points à ma soif de littérature. Intrigués, désorientés même, arrachés à nos conventions, dépaysés, nous lisons d’abord et principalement une histoire d’amour. Un homme mûr, solitaire, et qui, en France, connaît la gloire relative d’un écrivain reconnu par ses pairs, cherche l’oubli à Saint-Domingue. Touriste ? Non pas. Il refuse les itinéraires balisés, s’installe dans un petit hôtel, s’écarte de ses coreligionnaires. Il regarde, affamé, curieux... envieux ? Tous les pores de sa peau blanche sont pénétrés par le paysage, mais aussi par la dure - très dure - réalité d’un pays pauvre.
L’intrigue est audacieuse : qu’en est-il de ces voyageurs paumés (stigmatisés par notre morale européenne !) qui séjournent dans la République dominicaine et qui, saturés de la grise vacuité de nos existences affolées, se consolent grâce aux joies des jouissances tarifées ? Le narrateur fait l’amour avec de jeunes gens du cru. Grâce à ces "dollars de sable" (Ah, l’inépuisable carte bleue), leurs amants d’un été survivent, nourrissent leurs enfants, entretiennent leurs femmes et leur parentèle. Oui, disons cela d’abord afin de liquider cette première lecture superficielle qui satisfait les pourfendeurs du vice, horrifiés par de telles pratiques.
Revenons à l’essentiel, à la littérature, métamorphose que le véritable romancier opère sur l’apparence sordide d’un sujet de polémique. Le narrateur se prend d’amour (et quel immense et définitif amour !) pour Noeli, un jeune métis, qui chaque jour - transaction financière réglée - s’adonne avec toute la fougue de son intarissable sensualité à ce que nous appelons - faute de mieux - l’amour physique qui, qu’on le veuille ou non, est déjà de l’amour.
Les Dollars des sables est un roman, pas un essai. Le roman ne juge pas, il raconte au plus près de la vérité. Dans l’humble volonté de "montrer", il y a bien plus de réalisme que dans l’analyse qui compare, mesure, adapte à nos façons de penser. Le voyeur, aussi subjugué soit-il par ses fantasmes et ses manques, décrypte les paradoxes, ausculte les dénonciations, pénètre au fond de l’âme de ces jeunes êtres sensibles qui camouflent leur besoin de reconnaissance (d’amour sans doute) sous la tyrannique - donc pudique - demande d’argent. Si tu m’aimes, tu partages...
Jean-Noël Pancrazi dépasse le constat. Parce qu’il est écrivain et qu’il met au service d’une lucidité ô combien fraternelle une écriture étonnante de subtilité, des phrases souples et sûres, capables de s’immiscer dans les plus complexes et déroutantes situations, d’en débusquer les apparentes contradictions et d’en décrire les extases.
Il raconte l’histoire d’un homme qui a fait le tour des ambitions occidentales (pièges censés nous faire oublier la mort). Son récit, superbe, tendu comme un arc dont la flèche ne peut blesser que le tireur, englobe dans sa propre aventure celle de tous ces marginaux de l’existence qui se retrouvent, ici, dans cette île battue par les vents, aux routes défoncées, aux masures rudimentaires, loin des rares riches et des touristes "classiques". Ces nomades de l’amour y vivent, égarés mais authentiques. Ils choisissent un autre destin, oublient l’Europe, se mêlent aux autochtones et, à leurs risques et périls, ils s’accrochent aux motoconchos qui trimballent ces errants de l’espérance sur leur taxi à deux roues et leur procure tous les transports, ceux de la chair inclus. Leurs bras enserrent le buste trépidant de ces dispensateurs de petits paradis.
Entre celui qui est revenu de tout et le jeune Noeli qui croit aux bienfaits de notre civilisation se tisse un lien étroit, une affection qui frôle l’amour (si tant est que survivre permette de s’adonner librement à ce sentiment luxueux). Se crée une connivence tendre (sanctionnée par l’argent certes), l’illusion d’un bonheur possible, hors de tout langage et de toute culture (les caresses et les sursauts bienfaisants de la chair ne sont-ils par les meilleurs des messages ?). Pourquoi pas une plausible fidélité ? Que rompra le mirage américain, le départ du jeune Dominicain pour l’eldorado de Porto Rico, où ne parviennent que ceux que les requins et les tempêtes ne déciment pas en cours de traversée.
Les Dollars des sables est un roman puissant, bouleversant, qui met en plein jour le monde d’aujourd’hui où cohabitent les nantis assoiffés d’argent et d’ambition sociale, mutilés de l’affect, perdus d’effroi, et les miséreux engloutis dans les faux espoirs des billets de banque. Seul, notre héros et son amant réussissent, l’espace précaire d’un temps hors temps, à résister et à survivre en sauvant leur étroit paradis, vacillant, secret, vrai pourtant. Vrai jusqu’à admettre que cet argent, vénéré en France, est ici plus pur, parce que vital :
Non, criait-il presque, il n’était pas question - comme si j’étais devenu, à mon tour, un ennemi qui devait s’exécuter dans la minute, qu’il pourrait éliminer - que je me dérobe, que je donne moins ; et je le suppliais intérieurement de ne pas aller au-delà dans la menace, dans le chantage, pour ne pas abîmer ce lien que j’avais imaginé pour quelques années au moins, ruiner ce qui ressemblait à l’amour avec cet argent qui venait comme un saccage, une punition inavouée, un vol exigé du fond de l’enfance, de la misère, une revanche excitée de jeune esclave contre ce maître qu’il savait dominer, qu’il était sûr d’être le seul à posséder...
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