Philippe Muray est mort. Vendredi dernier, d’un cancer du poumon à 60 ans, cet auteur prolixe et défenseur invétéré de la clope et du cigare particulièrement, s’est éteint au sommet de son art pour reprendre une expression consacrée. Il n’aura pas eu le temps de faire l’expérience de la future interdiction de fumer dans tous les lieux publics. Il n’entendra pas, évidemment, les mots du ministre de la Culture pour le saluer, un comble le concernant. Depuis 1973, il a écrit une vingtaine d’ouvrages dont son Céline (1983) et son XIXe siècle à travers les âges (1984), les plus célèbres - une œuvre consacrée presque exclusivement à montrer sous son jour le plus détestable notre époque. Ajoutons à ceux-là, La gloire de Rubens (1993), le tome IV de ses Exorcismes spirituels et le tome I d’Après l’histoire. Philippe Muray n’a eu de cesse, au moins depuis la publication de L’Empire du bien (1991), de couvrir cette époque de son rire, seule possession de l’homme en propre. Il était adepte du calembour, de l’attaque ad hominem et de la sentence bien frappée pour dire le monde et le détruire. Ce grand éclat de rire rabelaisien, dont il se parait, ouvre les vannes d’une pensée sans concession, d’une rigueur intellectuelle rare, saluée par bon nombre de ceux qui lui ont emprunté pour leur propre développement intellectuel.
Je lis Muray dans chaque livre que j’ouvre et qui se donne pour but de critiquer notre époque : Plateforme et La Possibilité d’une île de Michel Houellebecq, Premier sexe d’Éric Zemmour, Dantec dans Cosmos inc. et son Laboratoire de catastrophe générale, presque tous les romans de Benoît Duteurtre (même son essai sur les vaches lui a été soufflé par Muray), les interventions dans la presse d’Elisabeth Lévy, et bien d’autres encore, la liste serait trop longue. Le commencement de son installation définitive dans la pensée française pour les années à venir est en marche. Il avait érigé en pilier central de sa pensée la fin de l’histoire, une fin qui n’en finira plus, dans ce monde dégradé et sans avenir. La fin de Muray, tout comme celle de l’histoire n’a pas fini de finir. Son système étant d’une cohérence parfaite, il a, pour ainsi dire, réponse à tout. Elisabeth Lévy, dans Festivus Festivus (2005), en a fait l’expérience. Elle cherche bien par ses questions à trouver une faille. Mais non. Il n’y a en a pas. La pensée de Philippe Muray résiste opiniâtrement à la déstabilisation. Aucun défaut. Zéro faute. Philippe Muray a raison parce qu’il ne s’est jamais compromis. Et lorsqu’il publie de vieux articles déjà parus dans un nouveau recueil il l’intitule Désaccord parfait (2000). Maintenant qu’il a disparu, il a raison pour toujours.
Il n’a jamais été publié que dans les plus prestigieuses maisons d’édition : Gallimard, Le Seuil, Denoël, Christian Bourgois, Grasset, Les Belles Lettres, Fayard. À seulement deux reprises, il fut publié dans de petites structures, Tricorne et Les Mille et une nuits. Il a publié ses articles dans les plus grands journaux : Le Point, L’idiot international, Marianne, Le Figaro, La revue des deux mondes, Le Nouvel observateur... etc. Il publiait où il voulait, il n’y a eu personne pour lui refuser ses articles. Tous les journaux lui en réclamaient, les éditeurs le désiraient dans leurs collections. Comment aurait-il pu changer si souvent d’éditeurs avec une pensée si peu convenable et un public somme toute modeste s’il n’avait pas eu ce talent considérable reconnu par l’ensemble du milieu éditorial ? Même les plus récalcitrants s’abstenaient de l’attaquer directement. Ces dernières années, personne ne le critiquait. Lindenberg, le petit enquêteur, pour reprendre les termes de Philippe Muray, s’y est essayé, la réplique dans Le Figaro fut cinglante.
Philippe Muray est mort. C’est la ronde des condoléances qui va s’ouvrir et qui a déjà commencé. C’est un autre avenir qui s’ouvre aussi. Après les temps successifs que sa pensée a connus, il s’en ouvre un dernier. Bientôt, et comme annoncé à plusieurs reprises par lui-même, paraîtra son journal posthume. Nous attendons aussi la sortie d’un disque dans lequel sont mis en chanson quelques poèmes de son recueil Minimum respect (2003) et qu’il interprète lui-même. Nous attendons enfin, espérons-le, la publication de son dernier opus - s’il est achevé - un recueil de nouvelles intitulé Roues carrées. Pour le journal c’est certain, mais pour le reste nous verrons bien. D’évidence, nous avons matière encore à parler de lui pour un moment et c’est tant mieux.
Il a déjà été salué par le ministre de la Culture, ce n’est pas rien et même par Le Monde et Libération, comble du comble. Ajoutons à ce tableau de chasse, Jack Lang, Bertrand Delanoë, Mitterrand, Derrida, Lindenberg, Homo festivus (sa cible principale, personnage conceptuel de son invention qui recoupe toutes les détestations de l’auteur), l’Europe, tous les bien-pensants, les enfants, toutes les associations gays et féministes, les altermondialistes, les intermittents du spectacle en grève, la gauche, la festivisation du monde, tous les charlatans de l’époque moderne et bien d’autres personnages encore. À l’opposé de ceux-là, ses références constantes furent Nietzsche, Rabelais, Hegel, Balzac, Céline, Bernanos, Freud, Kojève, Baudrillard, Cervantès, Rubens, Sade, Molière, Bloy... etc. Avec sa disparition, nous pouvons espérer le déchaînement de ceux qui jusqu’à présent se sont retenus. Ceux qui ont été éreintés, couverts de rire, tournés si justement en dérision... ils sont nombreux ceux-là aussi. Nous verrons bien. Malheureusement, l’avenir leur appartient et Muray ne s’en est jamais ému, toute son œuvre depuis On ferme (1997) décrit ce futur.
Y a-t-il une vie après l’histoire ? peut-on lire en quatrième de couverture de Festivus Festivus. La réponse est oui. Mais dans quel état !
Il était anticonnerie crasse, et à fond, il n’a jamais cessé de le prouver et maintenant qu’il est parti, la connerie va de nouveau pouvoir s’exprimer librement.
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